30 septembre 2007
Cassandre selon Ronsard
Suite à un commentaire de Morgane la Fée, je vous propose un petit moment de littérature avec la magnifique chanson 99 des Amours de Ronsard.
Morgane me parlait donc, dans son commentaire, de la très belle légende de Cassandre, prophétesse condamnée à n'être crue après avoir refusé ses faveurs à Apollon. Entre Cassandre troyenne fille de Priam et soeur d'Hector, et Cassandre Salviati, il n'y a qu'un pas dans les poèmes de Ronsard. Entre l'Asie Mineure et le château de Talcy - où vécu la belle Cassandre Salviati -, la distance spatiale et temporelle, et même la distance entre mythologie et réalité, réalité et imaginaire littéraire, s'estompe...
D'un gosier machelaurier
J'oi crier
Dans Lycofron ma Cassandre,
Qui profetise aus Troïens
Les moïens
Qui les tapiront en cendre.
Mais ces pauvres obstinés,
Destinés
Pour ne croire à ma Sibylle,
Virent, bien que tard, apres,
Les feus Grecs
Forcenés parmi leur ville.
Aïans la mort dans le sein,
De leur main.
Plomboient leur poitrine nue:
Et tordant leurs cheveux gris,
De lons cris
Pleuroient, qu'ils ne l'avoient creüe.
Mais leurs cris n'eurent pouvoir
D'émouvoir
Les Grecs si chargés de proïe,
Qu'ils ne laisserent sinon,
Que le nom
De ce qui fut jadis Troïe.
Ainsi pour ne croire pas,
Quand tu m'as
Prédit ma peine future,
Et que je n'aurois en don
Pour guerdon
De t'aimer, que la mort dure,
Un grand brasier sans repos,
Et mes os
Et mes nerfs, et mon coeur brûle:
Et pour t'amour j'ai receu
Plus de feu,
Que ne fit Troïe incredule.
19 septembre 2007
La religion grecque antique
A nos yeux, la religion grecque se résumait à un panthéon de dieux dirigés par Zeus, qui logeaient sur le Mont Olympe et qui étaient secondés par des centaures et des nymphes. Nous avons donc une image très « fantasiesque » (Cf. Walt Disney) de ce qu’était la religion grecque. Ce n’est finalement qu’en étudiant précisément l’histoire antique (de la fin du Ve à la fin du IVe siècle avant JC) que j’ai réellement connu la civilisation grecque, et que j’ai laissé de côté mes préjugés qui n’étaient en réalité que des anachronismes. Qui envisage actuellement sans difficulté une religion sans dogme ou Eglise, sans prophète ni livre sacré ? Pourtant, ce n’est qu’en acceptant qu’une croyance puisse se comprendre sans ces « artifices » qu’il est possible d’envisager la religion grecque.
L’attitude religieuse de l’homme grec répondait à deux caractéristiques principales qui se rejoignent : d’abord, l’expérience du sacré était diffuse. Elle s’étendait aux temps et aux lieux de la vie quotidienne grecque, comme par exemple le foyer familial, où un feu protecteur dédié à Hestia brûlait en permanence. Ensuite, il existait un véritable rapport de familiarité entre l’homme grec et les dieux, ces derniers marquant chaque moment de l’existence du Grec. En conséquence, il est presque impossible d’envisager que l’homme grec puisse ne pas croire dans ses dieux, car ce serait, pour lui, une négation d’une grande partie de sa vie quotidienne.
Mais l’intérêt de cette analyse est de montrer que, contrairement à ce que l’on pourrait croire aux vus de ces deux caractéristiques, l’expérience du sacré était omniprésente dans l’existence du Grec et était en même temps « légère », non oppressive psychologiquement et socialement.
Nous commencerons par présenter ce que la religion grecque n’était pas, puis sa réalité ; ensuite, nous constaterons les lacunes de la religion homérique et les conséquences qui en résultèrent : l’apparition des sectes et des mystères ; enfin, nous exposerons la crise de la croyance dans le mythe qui apparut dès le VIe siècle avant JC et les réactions de la cité.
Comme nous l’avons déjà vu, la religion grecque, polythéiste, ne répondait d’aucun dogme ou Eglise. Il n’y avait aucune révélation, prophète, livre sacré ou caste sacerdotale. Le silence était également fait sur la création du monde et des hommes : la cohabitation entre les dieux et les hommes durait depuis toujours, et ne devait pas donner lieu à des questions inutiles. A ce stade de constatation, il semble donc difficile de parler d’une « religion » des Grecs comme nous l’entendons aux vus des religions monothéistes actuelles. Mais alors, en quoi consiste cette religion grecque ?
Le noyau de la religion grecque était l’observance des cultes et des rites. Cependant, si la crainte du courroux des dieux était réelle, l’observance scrupuleuse n’était pas une obsession. Cf. Hérodote rapporte une anecdote au sujet du retour du tyran Pisistrate à Athènes après son exil (vers -554) avec une jeune fille déguisée en Athéna. L’objectif était de faire croire aux Athéniens que le retour de Pisistrate était la volonté de la déesse poliade. Cet événement prouve la familiarité des Grecs avec les dieux et le peu de crainte de commettre un sacrilège en utilisant l’image de la déesse pour une tromperie.
Cependant, pour les Grecs, l’intervention des puissances surnaturelles pouvait bel et bien être perturbatrice et destructrice. Il s’agissait donc de conjurer la violence négative par un rite propitiatoire (en général une offrande votive accompagnée d’invocations et de prières, et surtout d’un sacrifice animal qui doit se dérouler dans les règles). Le rite assurait la bonne marche des relations entre les hommes et le sacré, car la vengeance divine sur un coupable pouvait se répandre sur l’ensemble de la communauté et sur la descendance du contaminé : ce dernier était atteint de miasma, i.e. souillure, et était banni ou purifié par une ablution dans l’eau. Ce fut le cas des membres de la famille des Alcméonides (lignée de Clisthène, Périclès et Alcibiade), qui mirent à mort le tyran Cylon en -632 alors que celui-ci s’était réfugié sur l’Acropole, un espace sacré. Ils commirent donc un sacrilège qui entacha la réputation tant de Clisthène que de Périclès et Alcibiade, les trois plus grands personnages politiques athéniens.
La religiosité grecque était le produit de la poésie épique (comme l’Iliade d’Homère et la Théogonie d’Hésiode). L’épopée avait pour toile de fond les récits mythiques traditionnels sur les divinités et formait l’ensemble du savoir social sur les dieux. C’était grâce à l’épopée que l’aristocratie grecque se célèbreait : la religiosité grecque était ainsi un polythéisme anthropomorphique, car le seuil qui distinguait dieux et héros aristocratiques était franchi grâce à la généalogie (qui garantissait aux héros une parentèle divine, par exemple Thésée, fondateur mythique d’Athènes et père de l’aristocratie de la cité, était considéré comme un descendant de Poséidon ou d’Egée selon les versions), et les relations constantes entre héros et dieux. En résultait un enchevêtrement entre le monde des dieux et le monde des hommes. Les divinités se voyaient attribuer des traits spécifiquement humains (blessure, amour, jalousie…) et n’étaient pas omniscients. Ils restaient cependant les plus forts, avaient de multiples pouvoirs signalés par les épiclèses : Zeus est Zeus des serments, Zeus des frontières, Zeus des protecteurs et des suppliants…mais chacun gardait son unité essentielle. En conservant l’exemple de Zeus, ce dernier était le principe de la souveraineté légale et le garant universel de l’ordre du monde. Le panthéon grec comptait douze grands dieux (Zeus, Héra, Apollon, Artémis, Aphrodite, Déméter, Héphaïstos, Poséidon, Hermès, Arès, Dionysos et Athéna) auxquels s’ajoutèrent d’autres divinités à l’époque classique (Eirènè, la Paix, Dikè la Justice, Amon ou Isis par syncrétisme). Toutes étaient intégrées à la sphère de la polis, protègent les guerres, les promulgations de lois, les actes de mariage…Les magistrats eux-mêmes (comme les archontes athéniens et les éphores spartiates) remplissent des fonctions sacrées. Il ne faut cependant pas oublier que chaque cité possédait son propre panthéon, et le plus connu (cité plus haut) est bien évidemment celui d’Athènes. En revanche, si celui des autres cités, comme celui de Sparte, était composé de personnalités différentes, il gardait toujours le même nombre de dieux.
Le sacrifice aux divinités olympiennes constituait un moment clé de ce que Platon appelait « l’amitié entre les hommes et les dieux ». La fracture entre les deux mondes provoquée par la ruse du titan Prométhée (qui trompa Zeus en lui proposant les os enrobés de graisse, et favorisa les hommes en leur laissant la viande comestible) n’était pas effacée par le sacrifice mais était harmonieusement recomposée. Le sacrifice était suivi du banquet collectif, auquel participaient tous les citoyens. Les parts de viande étaient distribuées le plus souvent selon le respect de la hiérarchie sociale (les meilleurs morceaux étaient réservés aux plus hauts placés), mais la distribution pouvait aussi être déterminée par tirage au sort, selon la logique démocratique athénienne. Le rite sacrificiel se déroulait dans le cadre d’une fête, comme les Panathénées athéniennes qui autocélébraient le corps social par une procession où étaient représentés tous les membres de la société athénienne (même les exclus comme les femmes ou les métèques). Platon parlait d’ « intervalles de repos » pour qualifier ces fêtes… cent jours par an y étaient consacrés dans l’Athènes du Ve siècle. Les sacrifices dédiés aux divinités chtoniennes, liées au monde des morts, étaient différents : ils étaient réalisés à même le sol et se terminaient par holocauste complet (il n’y avait donc pas de banquet). Il s’agit d’un versant obscur du rite sacrificiel, sur lequel nous savons peu de chose, ce qui indique l’ombre jetée sur des problèmes existentiels liés à la mort.
La religion grecque avait donc des lacunes, et cela a eu des conséquences : les Grecs n’ont jamais construit aucun temple, ni rendu aucun culte à Hadès, dieu des Enfers et des morts. C’était là la grande limite de cette religiosité publique, sociale, communautaire qu’était la religion olympienne. Pour répondre à ces questions existentielles est apparue une expérience religieuse différente : le mystère. Ces pratiques secrètes (de mustèria, i.e. secret) étaient ouvertes à chaque citoyen mais aussi aux exclus de la polis comme les femmes, les esclaves et les étrangers. Leur but était de permettre l’espérance d’un salut et d’une délivrance de la mort – c’est le cas des mystères d’Eleusis qui faisaient clairement référence à la succession de morts et des renaissances du cycle végétal en célébrant Déméter et sa fille Koré la Verdoyante (enlevée par Hadès, et qui devenait Perséphone à certaines périodes de l’année). Ces mystères étaient dirigés et protégés par la cité car ils représentaient un complément nécessaire aux cultes publics. Il en fut autrement pour les sectes savantes et religieuses.
Il existait trois sectes principales :
* le mouvement orphique qui concernait les exclus de la polis (femmes, étrangers, communautés périphériques, intellectuels marginalisés...). Il s’agissait d’une alternative radicale à la religiosité olympienne de la cité, considérée comme violente, prônant l’exclusion et l’oppression. Son but était de permettre à l’homme de purifier son âme et son corps de plusieurs fautes. D’abord une faute originelle : les hommes seraient nés de la poussière des Titans foudroyés après avoir dévorés Dionysos (selon un mythe orphique, Dionysos aurait été dévoré par les Titans). Ensuite, une faute commise par une âme immortelle placée dans le corps mortel pour l’expier (un meurtre, un parjure). Enfin, la faute de sang qu’était le sacrifice. L’homme était puni de cette triple faute par l’angoisse qui accompagnait l’attente de la mort. Pour se purifier, l’orphisme prônait une vie ascétique, un renoncement à l’alimentation carnée, l’abstinence sexuelle…et s’en remettait à Apollon Kathartès, le « purificateur ».
* le mouvement dionysiaque ou bachique était contraire au mouvement orphique puisqu’il endossait un caractère libératoire et effréné, mais il était lui aussi en protestation contre la cité.
* le mouvement pythagoricien qui développait la conception orphique du salut et croyait en une réincarnation de l’âme jusqu’à sa purification complète pour qu’elle retourne au divin. Perduraient les renoncements et abstinences, mais s’ajoutait la consécration totale au savoir théorique (mathématiques, géométrie, philosophie…).
L’existence de ces sectes contestataires indique une certaine « crise de la croyance » qui résultait d’une tension de plus en plus grande entre la rationalité politique et philosophique et l’univers du mythe. Par exemple, dès le VIe siècle, Xénophane adoptait un ton critique vis-à-vis de l’anthropomorphisme mythique de la tradition homérique. Pour les Grecs, les dieux avaient l’apparence des hommes, mais selon lui, si les chevaux savaient dessiner, ils représenteraient des dieux ayant l’allure de chevaux.
La pensée philosophique a expliqué ce bagage mythique traditionnel, qui tombait progressivement en désuétude :
- La première explication serait de type politique : ces dieux auraient été inventés pour inculquer le respect de la loi et provoquer une crainte de la punition divine aux simples d’esprit.
- La seconde explication aurait été son interprétation allégorique : le mythe exprimerait une vérité philosophique sous couvert de poésie toujours pour les simples d’esprit (par exemple, le char d’Apollon = course du soleil).
Pour les philosophes, la religion mythologique était néfaste et la cité devait fonder ses institutions sur une nouvelle théologie dominée par la divinité des astres et la providence divine qui garantit l’ordre du cosmos.
Mais pour défendre sa religion olympienne, la polis a réagi :
- elle a intégré les cultes dionysiaques au sein de la religion civique ;
- elle a rejeté les initiés orphiques ;
- elle a chassé les pythagoriciens lors de pogroms sanglants comme à Crotone en 450, où ils voulaient imposer un régime politique.
En général, la polis était cependant assez tolérante envers les pratiques religieuses et il n’y a jamais eu de persécutions d’hérétiques.
Pourtant, on note deux exceptions : Anaxagore en 440, qui considérait le Soleil, figure apollinienne par excellence, comme un agrégat de matière incandescentes mais qui était surtout proche de Périclès), et qui fut exilé.
Socrate en 399 à Athènes qui fut accusé de corrompre la jeunesse athénienne en important de nouveaux dieux comme son daemon et qui était surtout proche de Critias, meneur du coup d’Etat de 404. Il sera condamné à mort.
La condamnation était donc plus de nature politique que religieuse.
En conclusion, être croyant en Grèce, c’était être un bon citoyen. Pour cette raison, la polis se réservait le droit de légiférer sur la composition de son propre panthéon (Athènes autorisa l’admission d’Asclépios en 420). La religion était aussi le moyen d’unir le monde grec tout entier (amphictyonies, Jeux Olympiques…) Accepter la religion olympienne, ce n’était donc pas seulement être un bon citoyen, mais c’était aussi être Grec.
17 septembre 2007
Elizabeth, l'Age d'Or
Elizabeth the golden age
Vidéo envoyée par Cinerie
Pour ceux qui ne parlent pas anglais, la bande annonce est plutôt mal venue, car elle n'est pas sous-titrée. Mais ce film a l'air absolument fabuleux : il s'agit de l'histoire de la reine Elizabeth Ier d'Angleterre, la "Reine vierge", face à la menace de l'Invincible armada de Philippe II d'Espagne, à la rivalité qu'elle entretient avec la reine catholique d'Ecosse Marie Stuart... Cate Blanchett a toujours été extraordinaire dans ses rôles, elle ne nous décevra pas une fois encore, je le sens. Sortie le 12 décembre en France.
15 septembre 2007
"Le plus bel animal du monde"-Ava Gardner
Suite à une demande, je publie un article succinct au sujet d’une star de l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Je le place dans la catégorie : Personnages historiques…oui, même les acteurs font partie de l’histoire. J’ai choisi, pour commencer, une très belle femme : Ava Gardner.
La « comtesse aux pieds nus » est une femme de légende, inaccessible et mystérieuse. Pourtant, elle laissa à sa mort, le 25 janvier 1990, des Mémoires exceptionnelles retraçant sur un ton décontracté son parcours d’actrice mondialement connue. Cette simplicité tranche complètement avec le souvenir que nous avons des actrices d’Hollywood : la mine toujours triste et hautaine d’une Greta Garbo, le regard méfiant et glacial d’une Lauren Bacall, la beauté parfaite et froide d’une Grace Kelly. C’est ce qui est intéressant dans le cas d’Ava Gardner : fille de fermiers, elle affirmait aimer sentir « le contact de la terre cuite par le soleil, de l’herbe verte, de la boue meuble et de l’eau des ruisseaux. » Nous voilà bien loin de la cold cream, des robes de satin noir et des talons hauts.
Petite dernière d’une famille de sept enfants, née le jour de Noël 1922 à Grabtown, en Caroline du Nord, Ava est un déjà un fillette magnifique, mais aussi un véritable garçon manqué : « J’adorais le sport, l’action, et je pouvais rivaliser avec la plupart des garçons. » Mais bien vite elle caresse le rêve d’être chanteuse, puis actrice de théâtre : elle devra renoncer aux deux carrières, atteinte d’une timidité maladive. Qui l’aurait cru ? Résignée, Ava entame à dix-sept ans des études de sténodactylo pour devenir secrétaire…mais son beau-frère, le photographe Larry Tarr, remarque son exceptionnelle beauté, et expose un portrait d’elle dans la vitrine de son studio de la Cinquième Avenue. Ce dernier prend également l’initiative d’envoyer les clichés à la Metro-Goldwyn-Mayer.
Ava est convoquée pour un bout d’essai, mais son accent sudiste « à couper au couteau » la condamne à poser pour les photographes. Elle ne devait pas ouvrir la bouche ! En août 1941, elle signe alors le fameux contrat de sept ans avec la MGM, lui offrant le salaire, exorbitant à ses yeux, de 50 dollars par semaine. Elle est ravie à l’idée de côtoyer Clark Gable et Joan Crawford, ses deux idoles, mais ne mesure par les contraintes que lui impose ce contrat : il lui est interdit de quitter Los Angeles, de se marier sans permission, et des contraintes financières lui seront imposées si elle venait à avoir un enfant (ce qui explique les multiples avortements des actrices pendant l’Age d’Or du cinéma américain. Comme quoi, cet Age n’était pas seulement fait d’Or…). Sa spécialité devient la photo de genre. Elle dira non sans humour : « Je ne me rappelle pas combien de maillots de bain j’ai usés sans toucher jamais la moindre goutte d’eau. J’ai lancé assez de regards de braise dans ce studio pour faire fondre le pôle Nord. »
Mais les photos d’Ava sont vite remarquées par l’un des enfants terribles d’Hollywood : Mickey Rooney, qui devient son amant. Elle insiste pour qu’il l’épouse, ce dernier en obtient l’autorisation, et ils se marient le 10 janvier 1942.
Hélas, Mickey Rooney, âgé de 22 ans, ne prend pas vraiment au sérieux son rôle de mari, et laisse une place primordiale dans son emploi du temps aux terrains de golfs et aux jolies filles. Ava ne le supporte plus : ils divorcent le 21 mai 1943.
Seule, elle se laisse courtisée par le milliardaire Howard Hugues, producteur et passionné d’aviation qui bat de véritables records. Si ce sujet vous intéresse, voyez le film Aviator de Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle de Hughes, et Kate Beckinsale dans le rôle d’Ava.
C’est à cette époque qu’elle tourne son premier film, We Were Dancing, où elle ne fait en réalité que passer. Il faut attendre 1944 et Trois Hommes en blanc de Willis Goldbeck pour que la critique l’apprécie à sa juste valeur : la MGM quadruple son salaire. Mais le film qui la révèle véritablement est Les Tueurs, de Robert Siodmak, tiré d’une courte nouvelle d’Ernest Hemingway, qui fixe son image de femme fatale.
Le 7 octobre 1945, Ava se remarie avec le brillant jazzman et chef d’orchestre Artie Shaw, de qui elle divorcera en 1946... Elle enchaîne les tournages, et apparaît en 1948 dans la comédie Un Caprice de Vénus, ce William A. Seiter, où le public découvre la sculpturale nudité par statue interposée, avant que la censure n’y jette pudiquement un drapé. En 1951, Ava joue un autre film clé de sa carrière : Pandora, d’Albert Lewin. Transposées dans les années 30 sur les bords de la Méditerranée, deux légendes s’entrelacent, celle du Hollandais volant, un marin du XVIIe siècle condamné à errer sur les flots pour flots pour l’éternité à moins qu’une femme ne soit prête à mourir pour lui, et celle de Pandore, première femme selon la mythologie grecque, que les dieux dotèrent de tous les dons, mais qui ouvrit la boîte où Zeus renfermant tous les maux. Ce film fait passer Ava de la « femme fatale » à la « femme totale », c’est-à-dire qu’elle se révèle dans la plénitude féminine, de la passion, de la sexualité mais aussi de l’âme, selon Edgar Morin. Mais Ava semble vouée aux sacrifices dans ses films : Hollywood l’envoie aux quatre coins du monde pour tourner, et, dans presque tous les longs métrages, elle semble devoir s’effacer pour une autre. Par exemple dans Show Boat de George Sidney, où elle est la chanteuse mulâtre Julie Laverne, victime de racisme ; dans les Neiges du Kilimandjaro, très grand succès de l’année 1952, où elle est Cynthia, un personnage secondaire effacé par Susan Hayward, qui perd son enfant et trouve la mort pendant la guerre civile espagnole. Enfin, en 1953, elle tourne un film où elle semble prendre le dessus : Mogambo, de John Ford. Clark Gable, Grace Kelly et Ava Gardner s’envolent pour l’Afrique de l’Est où ils passent un effroyable séjour. Chacun souffre des conditions climatiques, des maladies…Seule Grace Kelly surmonte l’épreuve sans dommage, tentant de redonner du courage à tous les membres de l’équipe. Franck Sinatra est aussi de la partie : il rejoint sa femme Ava (ils se sont mariés en 1951) en Afrique. Dans ce film, Ava oppose sa superbe maturité à la blonde pureté de Grace Kelly, et a bien du mal à ramener à elle Clark Gable, dont le cœur oscille entre les deux femmes. Ce film lui offre son unique nomination aux oscars de toute sa carrière. Après le tournage du film La Comtesse aux Pieds nus (1957) qui s’ouvre funestement sur l’enterrement du personnage qu’elle joue, aux côtés d’un Humphrey Bogart déjà ravagé pas la maladie, Ava Gardner s’installe en Espagne, lassée par Los Angeles et ses déboires sentimentaux avec Sinatra – avec qui elle divorce justement en 1957. Mais en 1968, le gouvernement espagnol lui réclame 1 million de dollars d’arriérés d’impôts : prise à la gorge, Ava va s’installer à Londres. Dès ce moment, elle mène une vie retirée, entourée de ses chiens. Considérée à distance comme « le plus bel animal du monde », Ava Gardner est parfois rappelée de sa retraite pour le tournage de certains films exceptionnels, dans lesquels elle apparaît dans toute sa splendeur mature : Les 55 jours de Pékin (1963), La nuit de l’Iguane (1964) où elle apparaît en tenue négligée et le chignon défait, La Bible (1966) où elle joue le rôle de Sarah, épouse d’Abraham. Mais bien loin de l'effervescence d'Hollywood qu'elle ne supportait plus, Ava mourut à Londres, seule, en 1990, regrettant amèrement l’enfant qu’elle a perdu et ses idylles passionnées, mais sans lendemain, dont la plus célèbre reste celle avec Franck Sinatra.
La Comtesse aux pieds nus 1954 (BA)
Vidéo envoyée par hoel6128
11 septembre 2007
Kingdom of Heaven
Kingdom of Heaven
Vidéo envoyée par langewill
Pour tous ceux qui s'intéresseraient aux croisades, voici un film très réussi, très réaliste et très bien réalisé (par Ridley Scott, un maître du genre). Cette histoire vraie se déroule en 1187, et remet en place les circonstances de l'attaque de Jérusalem par Saladin et la défense de la ville sainte par Balian d'Ibelin. Si, bien sûr, le récit est très largement romancé, il ne manque pas de poésie, et prône avec force conviction la tolérance, la loyauté, le courage, le tout teinté d'un zeste de spiritulité qui ne gâche rien. A voir...
Les castrats
Farinelli - Händel -Lascia ch'io pianga
Vidéo envoyée par Quarouble
Lascia ch'io pianga de Haendel, extrait du film Farinelli (1994) pour illustrer l'article sur les Castrats.
Le castrat est la figure par excellence de la musique baroque et du bel canto[1]. Il fascine aujourd’hui, et peut-être encore plus qu’au XVIIe et XVIIIe siècles. La raison en est simple : malgré les multiples prouesses informatiques effectuées à l’occasion du tournage du film Farinelli, en 1994, le médiocre enregistrement sur cylindre de cire du dernier castrat occidental, Alessandro Moreschi (1858-1922), et les personnalités lyriques actuelles qui tendent à une telle performance, rien ne nous permet désormais de nous délecter des sons extraordinaires qui émanent de sa gorge. En outre, cette personnalité hors du commun nous attire parce qu’elle nous apparait inhumaine, car privée de ce qui fait la virilité masculine, et surhumaine en raison de son timbre de voix unique, pouvant rivaliser de puissance avec une petite trompette. Le castrat est, à nos yeux, auréolé du mystère que lui procure sa condition presque tératologique. D’ailleurs, ne nous laissons pas aveugler par l’image laissée par le film de Gérard Corbiau : celle d’un castrat magnifique incarné par Stefano Dionisi. La castration enraye la croissance, et l'"homme" en conserve des séquelles : outre le son de sa voix, il est véritablement difforme. Ses membres sont grêles, sa peau imberbe et semblable à celle d’une femme. En revanche, sa taille est haute et sa cage thoracique masculine. Son physique est donc résolument disproportionné. Mais il envoûte tant son auditoire que celui-ci en oublie son physique ingrat, souvent atteint d’obésité, pour s’imaginer une créature divine.
Nous aboutissons donc à une question délicate : les castrats sont-ils des monstres ou des créatures divines ?
[1]Le bel canto est l’art du chant lyrique et de la recherche d’une grande virtuosité vocale.
La castration n’est certainement pas née au XVIIe siècle, ni même en Italie, d’où proviennent l’essentiel des grands castrats baroques : elle était pratiquée depuis des siècles dans les civilisations asiatiques ou orientales. Mais pour comprendre sa pratique en Occident, il est indispensable de se référer aux Saintes Ecritures : dans un passage de la première Epître de Saint Paul aux Corinthiens, il est clairement dit : « Que vos femmes se taisent dans les assemblées. » Le message étant on ne peut plus limpide, les femmes sont, dès le Moyen Age, interdites de séjour dans le chœur des églises, et les messes chantées sont le fait des hommes seulement. Mais cela n’est pas sans poser problème pour chanter les registres aigus, très en vogue à l’époque. En effet, alors qu’au XVIe siècle l’Eglise est secouée par la réforme, les chanteurs eunuques venus de lointaines contrées captivent les auditoires des églises, attirés là par leur performance : au départ donc, la castration n’a pas pour aboutissement les planches des opéras, mais bien les dalles froides des églises, et c’est le pape Clément VIII (1592-1605) qui autorise cette pratique afin de créer des voix angéliques pour honorer la gloire divine. D’un point de vue pratique, la castration consiste à enlever les testicules avant la puberté afin d’empêcher la sécrétion de testostérones et de priver l’individu de toute capacité de reproduction. La mue est ainsi bloquée, et le larynx, au lieu de s’allonger pour donner une voix plus grave, ne bouge plus. Le castrat a ainsi la voix cristalline d’un enfant, conjuguée à l’important volume de la cage thoracique masculine : Farinelli, de son vrai nom Carlo Broschi, (1705-1782), pouvait parcourir trois octaves avec la même puissance. Mais la formation d’un castrat est un travail difficile : théorie, pratique, gestuelle, art dramatique, culture antique et littérature sont au programme de leur éducation. Outre leur don, ces musici sont aussi, pour certains, de fins lettrés. C’est la ville de Naples qui s’est le plus clairement affichée comme centre de formation de castrats, avec quatre conservatoires : Sant'Onofrio, La Piétà dei Turchini, Santa Maria di Loreto et Li Poveri di Gesù Cristo. Etre castrat est devenu l’objectif de nombreux jeunes garçons, encouragés par leur famille, et chacun rêve d’être sous la responsabilité du célèbre Nicolo Propora. Mais la parfaite maîtrise de l’art, et la réussite de ces études restent excessivement rares et exceptionnelles : sur 4000 jeunes garçons émasculés par an à Naples au XVIIIe siècle, combien ont obtenu le succès fou d’un Cafarelli ? L’inverse est également valable : combien ont fini leur vie inconnus et plein de regrets, ne pouvant réparer l’irréversible ?
Les castrats connaissent leur heure de gloire lorsque le succès de la musique baroque est à son paroxysme : dans le baroque, tout est dans le mouvement, dans l’abandon de la ligne droite comme l’indique son nom barrocco, qui désigne une perle aux contours irréguliers. Style musical savant et sophistiqué, le baroque est fait de contrastes entre des notes tenues et courtes, graves et aigues. Tout dans le baroque se caractérise par la diversité, les contradictions et les différences : l’homme baroque lui-même recherche le dépassement des antithèses, et quelle personne mieux que le castrat peut permettre le dépassement de la distinction homme-femme ? Le succès, les castrats l’obtiennent dès le XVIIe siècle, comme le montre la gloire rapidement obtenue d’Alessandro Scarlatti vers 1680 et les opéras écrits pour eux tels que Le couronnement de Poppée de Monteverdi, et la Clémence de Titus de Mozart. Appesantissons-nous un instant sur un des grands compositeurs de l’époque, sinon le plus grand, Haendel (1685-1759) : lorsqu’il compose, les castrats sont au fait de leur gloire, les grands noms de l’époque sont Giuseppe Appiani ou encore Felice Salimbeni, très admiré par Casanova. Haendel crée des partitions spécialement pour certains castrats, comme le rôle de Didymus dans son Théodora pour Guadagni, ou encore l’opéra Bérénice pour Il Gizzielo. Mais une place de choix doit revenir à la relation entre Haendel et Farinelli : ce dernier a suivi les leçons de Porpora à Naples et sème une tempête d’admiration une fois arrivé à Londres en 1734. Mais là, le castrat refuse de chanter pour Haendel, qui ne cesse pourtant de lui faire des propositions alléchantes : Farinelli se produit même dans un théâtre rival à celui d’Haendel, provoquant la faillite de celui-ci. Le succès, les castrats ne l’obtiennent pas seulement auprès des compositeurs : ils sont véritablement adulés, leur voix pénètre avec une acuité jamais connue l’ouïe la plus délicate et la plus exigeante. Mais c’est surtout auprès des femmes que les castrats trouvent leur plus grand auditoire : celles-ci les auréolent de fantasmes, et l’eunuque privé de sa semence dangereuse devient l’objet privilégié du désir féminin. Ils sont invités dans toutes les grandes villes, les grands théâtres et les grandes cours, comme Farinelli en Espagne sous le règne de Philippe V. Mais s’ils peuvent remporter des succès exceptionnels, les castrats sont aussi la risée de certains, ce qui n’est guère de bonne augure pour leur avenir.
Les castrats, donc, ne font pas non plus l’unanimité. Les Anglais, par exemple, sont très fréquemment hermétiques à l’émotion transmise par ces personnages asexués, autant en raison du répertoire italien qu’ils produisent que de leur timbre de voix. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la dénonciation de la pratique de la castration devient plus fréquente : les termes péjoratifs sont de plus en plus usités afin de désigner les castrats (Castrone, i.e. gros castré ; Coglione, i.e. couillon…), et pour Jean Le Cerf de la Viéville, "Les voix perçantes des Castrats finissant par irriter et blesser l'oreille, et des chanteurs sont rapidement bien laids, bien ridés, vieux et fanés de bonne heure." Les castrats sont donc aussi l’objet de commentaires ironiques et hostiles qui les maintiennent, quoi qu’il arrive, à la marge de la société, malgré l’adoration dont ils sont les objets.
Si les castrats sont victimes de ce paradoxe dans la société, ils le sont aussi dans l’Eglise. Sollicités d’abord par cette dernière, la castration viole pourtant toutes les lois de la religion catholique, puisque la théologie affirme que nous ne sommes par propriétaires de notre corps, mais gardien de ce que Dieu nous a donné. L'Eglise, nous l’avons vu, gagne considérablement grâce à cette pratique. D’abord, très souvent, les chanteurs castrés sont voués à la vie ecclésiale, puisque leur émasculation est des plus bénéfiques en cas de tentation – l’éthique religieuse luttant pour prévenir les relations sexuelles hors mariage. En outre, ces chanteurs de qualités dans les églises garantissent une plus grande assiduité des fidèles, et donnent une grandeur incomparable à l’Eglise. Si effectivement, au début, l’Eglise fermait les yeux puisque les émasculations sont souvent justifiées par des causes accidentelles ou d’ordre médical - une des motivations les plus en vogue est la morsure de cygne ou d'une bête sauvage. Farinelli, lui, se justifia par une chute de cheval - rapidement le nombre de castrés augmente considérablement, ce que l’Eglise ne peut tolérer. Nombreux sont les mécènes qui prennent en charge de jeunes chanteurs, les castrent et les font travailler à un rythme effréné. Mais dans les rangs des religieux, les avis sur les castrats divergent : grâce à l'influence de Papes passionnés d'opéras tels Urbains VIII Barberini et Clément IX Rospigliosi, certains chanteurs de chapelle castrats sont autorisés, vers la moitié du XVIIème siècle, à apparaître dans des opéras. Plus tard, cette façon d'agir est désapprouvée par des papes plus rigoureux, notamment Clément XIV qui, à la fin du XVIIIe siècle, interdit la castration, et condamne ainsi l'existence des castrats.
Après l’interdiction énoncée par le pape Clément XIV, les castrats disparaissent progressivement, même si nous en connaissons jusqu’en 1922, notamment Alessandro Moreschi. Aujourd’hui, en l’absence de castrats, le répertoire destiné à ce genre de voix est chanté par des contre-ténors ou mezzo-soprano à la voix agile et étendue. Ce qui est certain, c’est qu’ils continuent de nous fasciner : le prouve la dernière exhumation des restes de Farinelli, enterré au cimetière de Bologne, afin d’obtenir des informations sur l’origine de sa voix extraordinaire, notamment la circonférence de sa cage thoracique et la taille de sa bouche. Mais notre fascination a des origines bien plus profondes qu’une quelconque admiration de leur performance vocales : à nos yeux, ils ne sont ni homme ni femme, ils ont une voix de femme dans un corps d'homme, sont l’union du masculin et du féminin, donc la plénitude retrouvée.
Les Femmes Du Cinéma (Women In Film Morphing)
Les Femmes Du Cinéma (Women In Film Morphing)
Vidéo envoyée par PeteRock
C'est quand même de l'histoire : les femmes du cinéma depuis les débuts du star system, de Mary Pickford à Halle Berry...régalez-vous...
Mary Pickford, la première actrice vue sur la vidéo, est la plus grande star féminine du cinéma muet, avec Greta Garbo. Si cette dernière a bien su s'adapter au cinéma parlant dès les années 1920 (le premier grand film parlant fut le Chanteur de Jazz en 1927), Mary Pickford vit sa carrière se briser, incapable de poser sa voix et de jouer autrement qu'en mimant...Elle resta célèbre, notamment en raison du couple glamour qu'elle forma avec un autre grand acteur du muet qui ne survécut pas non plus au parlant : Douglas Fairbanks...
Les chevaliers au Moyen Age
A écouter en lisant cet article : Hans Zimmer, Da Vinci Code, Chevaliers de Sangreal
Cet article est inspiré de l’article « Le guerrier et le chevalier » de Franco Cardini.
Souvent, le Moyen Age nous apparaît comme une époque dangereuse, traversée par les guerres, les massacres, les destructions. Et en effet, nous ne nous trompons pas en imaginant le monde du Xe siècle comme dur et dangereux. Les royaumes occidentaux, puisque se sont eux qui nous intéressent, étaient sans cesse concernés par des menaces exogènes – les invasions vikings, magyars, sarrasines –, mais aussi par des menaces endogènes – surtout les luttes entre des aristocrates rapaces et violents. Les pauvres gens, définis par l’Eglise comme pauperes (veuves, orphelins…), n’étaient assurés d’aucune sécurité, et étaient le plus souvent les premières victimes des accès de violence. Cette période, qui va de la fin du IXe au XIe siècle, fut surnommée l’ « anarchie féodale ».
C’est ce climat oppressant qui poussa les chefs de certains diocèses, assistés par des aristocrates et des hommes de combats – les milites – à engager dès la fin du Xe siècle un mouvement de paix appelé la Pax Dei : les sanctuaires, les marchés etc. furent placés sous la tutelle de cette Pax, de même que les pauperes. Tous ceux qui commettaient l’irréparable dans les lieux ou envers les personnes concernés, et qui plus est certains jours de la semaine où les meurtres étaient interdits (l’après-midi du jeudi et du dimanche), étaient excommuniés. Ce programme mobilisa des « forces de l’ordre » au service de la Pax : les milites christi, prêts à engager leur épée au service du sacerdoce. L'apparition de ces milites acquis aux idéaux chrétiens n’était en réalité par seulement le fait de la Pax Dei, mais aussi d’un besoin de forces de plus en plus solides pour défendre la chrétienté occidentale en pleine expansion. Il s’agissait alors d’une contre-offensive chrétienne tandis que l’Islam était en stagnation après une expansion du VIIe au Xe siècle (Cf. la Reconquista espagnole). Apparut donc un christianisme de guerre, mêlant spiritualité chrétienne et gloire militaire. L’une des figures majeures de ce phénomène était Roland, neveu de Charlemagne, mort lors d’une embuscade maure au col pyrénéen de Roncevaux. Avant de mourir, Roland tendit son gant à Dieu et le ciel s’ouvrit pour permettre à une foule d’anges d’accueillir le héros.
Mais une question se pose : est-ce réellement l’Eglise du XIe siècle qui a inventé les idéaux chevaleresques, c’est-à-dire cet idéal de défense des faibles et de martyre pour la foi ? Autrement dit, quelle a été la relation exacte de la chevalerie, de la spiritualité chrétienne et de l'Institution ecclésiastique au cours du Moyen Age ?
Nombreux sont les chercheurs qui, aujourd’hui, pensent que les écrits hagiographiques et liturgiques se sont adaptés à des idéaux chevaleresques au départ profondément laïcs, de manière à jouer sur leur popularité. Il s’agit donc moins de parler de christianisation de la culture chevaleresque que de militarisation de témoignages chrétiens afin d’en faire des instruments de propagande. En général, l’esprit de fond des chansons chevaleresques était profondément folklorique malgré une arrière-pensée chrétienne. Par exemple, dans certaines chansons, des chevaliers blessés sur le point de mourir se donnaient mutuellement la communion avec un brin d’herbe cueilli sur le champ de bataille en guise d’hostie. De même, les chansons consacrées à la première croisade (1096-1099) ne sont pas tant le résultat d’une christianisation de la chevalerie. L’indique le personnage de la poésie épique La conquête de Jérusalem, Thomas de Marle, qui n’hésita pas à massacrer les femmes et les enfants, et à utiliser un talisman magique pour s’assurer l’invulnérabilité au combat. Parallèlement, il fut ému aux larmes devant le Saint-Sépulcre.
Il ne faut cependant pas nier l’existence d’ordres monastiques militaires, créés à l’occasion des croisades et de la défense de la chrétienté occidentale. Donnons quelques exemples de ces ordres : d’abord les chevaliers du Temple, ou Templiers, nommé ainsi car Baudouin II, roi de Jérusalem, leur avait permis d’occuper le temple de Salomon ; ensuite, l’ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem ; puis, l’ordre de Sainte Marie, dit des chevaliers Teutoniques car ne pouvaient y accéder que des hommes d’origine allemande ; enfin des ordres moins connus, destinés à la défense des pèlerins de Saint Jacques de Compostelle en Galice contre les Maures comme l’ordre de Santiago ou d’Alcantara.
Ces ordres étaient légitimés par les grands religieux, c’est le cas des Templiers, qui le furent par Bernard de Clairvaux. Celui-ci considérait ces derniers comme des moines guerriers. Certes ils tuaient, mais plutôt que de supprimer leurs ennemis en tant qu’êtres humains, les Templiers supprimaient des païens porteurs du mal. Ce n’était donc pas un homicide, mais un malicide. Cette coïncidence entre chrétienté et chevalerie est évidente dans les écrits d’un auteur cistercien du XIIIe siècle, La Queste du Graal, décodée selon une mystique eucharistique guerrière, et dans laquelle le chevalier était à la recherche d’une identité et d’une conscience de soi qui lui échappait. Le chevalier était le principal héros du roman initiatique, lancé ainsi à l’aventure.
Dans la réalité, le chevalier courait réellement à l’aventure, souvent dans l’objectif de trouver une épouse, si possible plus riche qu’il ne l’était, afin de mettre un terme à son errance…et à sa carrière de chevalier. Cela pouvait le conduire en terre lointaine : le chevalier était attiré par l’Orient, bien au-delà de Jérusalem, jusqu’à l’Asie profonde d’où provenaient des produits dignes du Jardin d’Eden (épices, soie…). Les chevaliers ont ensuite transmis cet esprit d’aventure aux grands découvreurs, d’Henri le Navigateur aux Conquistadores, en passant par Christophe Colomb qui fut le symbole du chevalier mystique en quête du paradis terrestre : les Indes.
En ce qui concerne l’activité la plus représentative des chevaliers dans notre imaginaire, le tournoi, il serait né très tôt, et servait d’entraînement à la guerre, parfois dans des conditions très réalistes. Les chevaliers pouvaient disposer d’auxiliaires à pied en nombre important, et le « champ clos » dans lequel se déroulait le tournoi englobait parfois une très vaste région : il s’agissait d’un véritable champ de bataille. Mais l’Eglise fut très sévère à l’égard des tournois, et en 1130, Innocent II énonça une bulle les interdisant, cela pour plusieurs raisons : le tournoi, en plus d’encourager à la violence, à l’orgueil et à la haine, pouvait contenir une forte connotation érotico-sexuelle. Par exemple, dans le Chevalier à la Charrette de Chrétien de Troyes, Guenièvre imposa à Lancelot de combattre seulement vêtu de sa chemise à elle plutôt que de ses armes défensives. Ce dernier accepta, et remporta le tournoi au nom de sa belle. Lors du banquet qui suivit le tournois, Guenièvre revêtit la même chemise tâchée du sang de son paladin…c’est joli, mais choquant pour l’époque ! Cependant, les sévères condamnations de l’Eglise ne mirent pas fin à la pratiques des tournois, notamment parce que les seigneurs émirent des ordonnances diminuant leur dangerosité : les armes de combat (armes à outrance) furent remplacées par des armes à la lame émoussée et au bout arrondi (armes de plaisance), par exemple. En 1316, Jean XXII dû se résoudre à supprimer ces interdictions.
En conclusion, selon Marc Bloch, la chevalerie fut à l’origine de la noblesse du bas Moyen Age. Cependant, lorsque la dignité chevaleresque commença à se profiler comme socialement et culturellement importante, les princes d’Europe intervinrent pour stopper cette expansion : ne pouvait être chevalier que celui qui avait un chevalier dans son ascendance directe, et les devoirs chevaleresques devinrent très lourds (notamment le coût de l’adoubement). Ceux qui parvinrent à répondre à ces exigences, eux, investirent dans les terres et les châteaux, et adoptèrent les modes de vie nobiliaires. Pourtant, à la fin du Moyen Age, alors que le fossé entre haute et basse noblesse s’était accru, les chevaliers eurent tendance à constituer la couche inférieure de l’aristocratie. Trop souvent accablés de dettes, ils se transformaient en pillards aux détriments des riches marchands des villes. Ces derniers, pour se défendre, firent appel à d’autres chevaliers qui devinrent ainsi des mercenaires. Ce fut par exemple le cas de hidalgos espagnols qui devinrent ensuite les conquistadores outre-atlantique. Mais pourquoi une telle crise de la chevalerie ? Elle serait essentiellement due à une évolution profonde des techniques de combat, notamment l’introduction de l’arbalète qui obligea le chevalier à alourdir son armement, et le transformait en crustacé lorsqu’il se trouvait encerclé par des troupes à pied, ou l’introduction des armes à feu qui porta un coup aux combattants à cheval (le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, tomba touché par un coup de fauconneau, pièce d’artillerie légère, en 1524).
Après cette crise, à la chevalerie resta l’apparat et les tournois, mais la véritable guerre leur devint plus délicate. De légende en légende, de décoration en décoration, la fascination de la civilisation chevaleresque survit encore dans le monde contemporain et a même su s’adapter au monde des cow-boys, de la science-fiction, de la bande dessinée…il suffit de le constater en regardant les films d’Hollywood actuels…La belle aventure chevaleresque et ses idéaux ne sont donc pas morts, et semblent avoir encore de beaux jours devant eux.












