11 septembre 2007
Les chevaliers au Moyen Age
A écouter en lisant cet article : Hans Zimmer, Da Vinci Code, Chevaliers de Sangreal
Cet article est inspiré de l’article « Le guerrier et le chevalier » de Franco Cardini.
Souvent, le Moyen Age nous apparaît comme une époque dangereuse, traversée par les guerres, les massacres, les destructions. Et en effet, nous ne nous trompons pas en imaginant le monde du Xe siècle comme dur et dangereux. Les royaumes occidentaux, puisque se sont eux qui nous intéressent, étaient sans cesse concernés par des menaces exogènes – les invasions vikings, magyars, sarrasines –, mais aussi par des menaces endogènes – surtout les luttes entre des aristocrates rapaces et violents. Les pauvres gens, définis par l’Eglise comme pauperes (veuves, orphelins…), n’étaient assurés d’aucune sécurité, et étaient le plus souvent les premières victimes des accès de violence. Cette période, qui va de la fin du IXe au XIe siècle, fut surnommée l’ « anarchie féodale ».
C’est ce climat oppressant qui poussa les chefs de certains diocèses, assistés par des aristocrates et des hommes de combats – les milites – à engager dès la fin du Xe siècle un mouvement de paix appelé la Pax Dei : les sanctuaires, les marchés etc. furent placés sous la tutelle de cette Pax, de même que les pauperes. Tous ceux qui commettaient l’irréparable dans les lieux ou envers les personnes concernés, et qui plus est certains jours de la semaine où les meurtres étaient interdits (l’après-midi du jeudi et du dimanche), étaient excommuniés. Ce programme mobilisa des « forces de l’ordre » au service de la Pax : les milites christi, prêts à engager leur épée au service du sacerdoce. L'apparition de ces milites acquis aux idéaux chrétiens n’était en réalité par seulement le fait de la Pax Dei, mais aussi d’un besoin de forces de plus en plus solides pour défendre la chrétienté occidentale en pleine expansion. Il s’agissait alors d’une contre-offensive chrétienne tandis que l’Islam était en stagnation après une expansion du VIIe au Xe siècle (Cf. la Reconquista espagnole). Apparut donc un christianisme de guerre, mêlant spiritualité chrétienne et gloire militaire. L’une des figures majeures de ce phénomène était Roland, neveu de Charlemagne, mort lors d’une embuscade maure au col pyrénéen de Roncevaux. Avant de mourir, Roland tendit son gant à Dieu et le ciel s’ouvrit pour permettre à une foule d’anges d’accueillir le héros.
Mais une question se pose : est-ce réellement l’Eglise du XIe siècle qui a inventé les idéaux chevaleresques, c’est-à-dire cet idéal de défense des faibles et de martyre pour la foi ? Autrement dit, quelle a été la relation exacte de la chevalerie, de la spiritualité chrétienne et de l'Institution ecclésiastique au cours du Moyen Age ?
Nombreux sont les chercheurs qui, aujourd’hui, pensent que les écrits hagiographiques et liturgiques se sont adaptés à des idéaux chevaleresques au départ profondément laïcs, de manière à jouer sur leur popularité. Il s’agit donc moins de parler de christianisation de la culture chevaleresque que de militarisation de témoignages chrétiens afin d’en faire des instruments de propagande. En général, l’esprit de fond des chansons chevaleresques était profondément folklorique malgré une arrière-pensée chrétienne. Par exemple, dans certaines chansons, des chevaliers blessés sur le point de mourir se donnaient mutuellement la communion avec un brin d’herbe cueilli sur le champ de bataille en guise d’hostie. De même, les chansons consacrées à la première croisade (1096-1099) ne sont pas tant le résultat d’une christianisation de la chevalerie. L’indique le personnage de la poésie épique La conquête de Jérusalem, Thomas de Marle, qui n’hésita pas à massacrer les femmes et les enfants, et à utiliser un talisman magique pour s’assurer l’invulnérabilité au combat. Parallèlement, il fut ému aux larmes devant le Saint-Sépulcre.
Il ne faut cependant pas nier l’existence d’ordres monastiques militaires, créés à l’occasion des croisades et de la défense de la chrétienté occidentale. Donnons quelques exemples de ces ordres : d’abord les chevaliers du Temple, ou Templiers, nommé ainsi car Baudouin II, roi de Jérusalem, leur avait permis d’occuper le temple de Salomon ; ensuite, l’ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem ; puis, l’ordre de Sainte Marie, dit des chevaliers Teutoniques car ne pouvaient y accéder que des hommes d’origine allemande ; enfin des ordres moins connus, destinés à la défense des pèlerins de Saint Jacques de Compostelle en Galice contre les Maures comme l’ordre de Santiago ou d’Alcantara.
Ces ordres étaient légitimés par les grands religieux, c’est le cas des Templiers, qui le furent par Bernard de Clairvaux. Celui-ci considérait ces derniers comme des moines guerriers. Certes ils tuaient, mais plutôt que de supprimer leurs ennemis en tant qu’êtres humains, les Templiers supprimaient des païens porteurs du mal. Ce n’était donc pas un homicide, mais un malicide. Cette coïncidence entre chrétienté et chevalerie est évidente dans les écrits d’un auteur cistercien du XIIIe siècle, La Queste du Graal, décodée selon une mystique eucharistique guerrière, et dans laquelle le chevalier était à la recherche d’une identité et d’une conscience de soi qui lui échappait. Le chevalier était le principal héros du roman initiatique, lancé ainsi à l’aventure.
Dans la réalité, le chevalier courait réellement à l’aventure, souvent dans l’objectif de trouver une épouse, si possible plus riche qu’il ne l’était, afin de mettre un terme à son errance…et à sa carrière de chevalier. Cela pouvait le conduire en terre lointaine : le chevalier était attiré par l’Orient, bien au-delà de Jérusalem, jusqu’à l’Asie profonde d’où provenaient des produits dignes du Jardin d’Eden (épices, soie…). Les chevaliers ont ensuite transmis cet esprit d’aventure aux grands découvreurs, d’Henri le Navigateur aux Conquistadores, en passant par Christophe Colomb qui fut le symbole du chevalier mystique en quête du paradis terrestre : les Indes.
En ce qui concerne l’activité la plus représentative des chevaliers dans notre imaginaire, le tournoi, il serait né très tôt, et servait d’entraînement à la guerre, parfois dans des conditions très réalistes. Les chevaliers pouvaient disposer d’auxiliaires à pied en nombre important, et le « champ clos » dans lequel se déroulait le tournoi englobait parfois une très vaste région : il s’agissait d’un véritable champ de bataille. Mais l’Eglise fut très sévère à l’égard des tournois, et en 1130, Innocent II énonça une bulle les interdisant, cela pour plusieurs raisons : le tournoi, en plus d’encourager à la violence, à l’orgueil et à la haine, pouvait contenir une forte connotation érotico-sexuelle. Par exemple, dans le Chevalier à la Charrette de Chrétien de Troyes, Guenièvre imposa à Lancelot de combattre seulement vêtu de sa chemise à elle plutôt que de ses armes défensives. Ce dernier accepta, et remporta le tournoi au nom de sa belle. Lors du banquet qui suivit le tournois, Guenièvre revêtit la même chemise tâchée du sang de son paladin…c’est joli, mais choquant pour l’époque ! Cependant, les sévères condamnations de l’Eglise ne mirent pas fin à la pratiques des tournois, notamment parce que les seigneurs émirent des ordonnances diminuant leur dangerosité : les armes de combat (armes à outrance) furent remplacées par des armes à la lame émoussée et au bout arrondi (armes de plaisance), par exemple. En 1316, Jean XXII dû se résoudre à supprimer ces interdictions.
En conclusion, selon Marc Bloch, la chevalerie fut à l’origine de la noblesse du bas Moyen Age. Cependant, lorsque la dignité chevaleresque commença à se profiler comme socialement et culturellement importante, les princes d’Europe intervinrent pour stopper cette expansion : ne pouvait être chevalier que celui qui avait un chevalier dans son ascendance directe, et les devoirs chevaleresques devinrent très lourds (notamment le coût de l’adoubement). Ceux qui parvinrent à répondre à ces exigences, eux, investirent dans les terres et les châteaux, et adoptèrent les modes de vie nobiliaires. Pourtant, à la fin du Moyen Age, alors que le fossé entre haute et basse noblesse s’était accru, les chevaliers eurent tendance à constituer la couche inférieure de l’aristocratie. Trop souvent accablés de dettes, ils se transformaient en pillards aux détriments des riches marchands des villes. Ces derniers, pour se défendre, firent appel à d’autres chevaliers qui devinrent ainsi des mercenaires. Ce fut par exemple le cas de hidalgos espagnols qui devinrent ensuite les conquistadores outre-atlantique. Mais pourquoi une telle crise de la chevalerie ? Elle serait essentiellement due à une évolution profonde des techniques de combat, notamment l’introduction de l’arbalète qui obligea le chevalier à alourdir son armement, et le transformait en crustacé lorsqu’il se trouvait encerclé par des troupes à pied, ou l’introduction des armes à feu qui porta un coup aux combattants à cheval (le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, tomba touché par un coup de fauconneau, pièce d’artillerie légère, en 1524).
Après cette crise, à la chevalerie resta l’apparat et les tournois, mais la véritable guerre leur devint plus délicate. De légende en légende, de décoration en décoration, la fascination de la civilisation chevaleresque survit encore dans le monde contemporain et a même su s’adapter au monde des cow-boys, de la science-fiction, de la bande dessinée…il suffit de le constater en regardant les films d’Hollywood actuels…La belle aventure chevaleresque et ses idéaux ne sont donc pas morts, et semblent avoir encore de beaux jours devant eux.
Commentaires
j'ai appris plein de choses, merci Professeur Didice !
et puis c'est une bonne idée les mots-clé en rouge, ça permet de sauter un paragraphe pour aller voir ce qui nous intéresse !
Bien sûr, j'ai lu beaucoup de livres autrefois, et je n'avais pas Internet pour accéder à la connaissance, j'ai vu les reportages de la chaine F5, très passionnants, j'ai retenu beaucoup de renseignements intéressants au cours de ces lectures. j'ai pris quelques notes : Celà coûtait très cher pour devenir Chevalier ( tous les impôts de 7 villages) au temps de la féodalité ) et d'autres choses que je pourrais vous envoyer. Mais qui suis-je pour le moment ? Une vieille dame qui vit de souvenirs lointains.....
Sur ce tableau de Cardini, c'est tout à fait l'allure que devait avoir Aliénor, je me l'imagine telle qu'il a peinte cette belle femme. M.L.
tu t'en sors bien pour une vieille dame ...!!!
Petit Chaperon rouge, tu sais bien que j'ai toujours été sensible à la peinture, celle-ci est belle, et j'ai toujours été impressionnée par la beauté d'Aliénor que j'ai admirée, en cachette, j'aime lire tout ce qui se rapporte à elle, j'ai beaucoup aimé le livre de Régine Pernoud, et celui que je suis en train de lire, écrit par une jeune écrivaine de talent...à suivre...
Je suis littéralement subjuguée par ce tableau. Je l'ai découvert à l'occasion de la lecture du Lit d'Aliénor de Mireille Calmel (il est en couverture du livre). D'ailleurs, mère-grand, si Aliénor vous passionne, c'est un livre à ne pas manquer. Seuls petits bémols : un peu trop de sesque à mon goût...et parfois un peu trop osé. En fait, je n'avais jamais imaginé Aliénor lesbienne, ça m'a fait un peu bizarre. D'ailleurs, bon nombre d'historiens dont j'ai pu lire les avis (dans un livre passionnant sur Aliénor d'Aquitaine que j'ai trouvé à Fontevrault) assurent qu'il est peu raisonnable de penser qu'Aliénor ait pu être homosexuelle...mais enfin, chacun son avis...
En tout cas, dès ce jour, j'ai imaginé Aliénor comme ça : droite, fière, élancée, élégante, blonde...tout ce que j'aimerais être...snif. Non je plaisante. Elle me fascine, et il fallait que j'écrire un petit qqchose sur elle...
Aliènor une reine de Caractère
Bonjour, je revisite votre site, et vous remercie de votre commentaire d'hier soir. Et voilà je tombe sur l'image du livre "Le livre d'Aliènor" tome 2, je suis actuellement entrain de le lire, le premier tome m'ayant relativement plu. Effectivement Mireille Calmel a eu beaucoup d'imagination quand à la vie amoureuse de cette reine. Mais dans son roman elle fait apparaître une descendante de Merlin. Personnage dont je vais beaucoup parler sur mon blog. J
Concernant la reine Aliènor Régine Pernoud,plus historienne que Mireille Calmel, à écrit un excellent ouvrage sur elle.
Je vous met également en lien avec mon blog et ainsi j'espère que nous pourrons continuer d'échanger nos idées.
Bien cordialement,
Morgane la Fée
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