31 août 2007
Les Dames du Lac - M.Zimmer Bradley
J'ai commencé à lire les Dames du Lac alors que j'avais 11 ans, et étais passionnée de légendes celtes. Je n'ai pas été déçue par une approche très abordable de la légende du roi Arthur, qui s'avère très compliquée et très ennuyeuse lorsqu'on se lance dans d'autres versions du mythe, comme celle de Jean Markale (très bon auteur, mais qui a fait une collection à tirette beaucoup moins distrayante). Je n'ai encore rien trouvé de meilleur. En outre, ces romans ont un plus qui n'est pas qu'un simple détail : il est conté par la fée Morgane, celle que l'on a tendance à considérer comme la "méchante"...c'est d'autant plus intéressant !
Il ne s'agit pas de chroniques historiques qui pourraient en ennuyer certains (et en passant je signale que c'est ce que sont les ouvrages de Jean Markale) mais bel et bien deux romans. Je me suis arrêtée aux Brumes d'Avalon (le 2ème tome) pour une raison simple que je ne vais pas vous dévoiler (ce serait bien dommage de vous gâcher la surprise). Cependant, il en existe encore deux autres qui suivent la célèbre saga et doivent certainement aboutir à la quête du Graal. Je ne peux hélas pas donner mon avis sur ces deux derniers (puisque je ne les ai pas lus) mais s'ils sont dans la même lignée que les deux précédents, alors je ne peux que les conseiller pour ceux qui auraient envie de continuer.
Résumé :
Les légions romaines ont quitté l'Angleterre et le christianisme menace peu à peu l'ancienne religion : celle de la déesse mère. Ygerne, soeur de la dame du lac, est l'élue de celle-ci pour donner naissance au futur Haut Roi : Arthur, dont le père sera Uther Pendragon. Cependant, la jeune femme a déjà donné naissance à une fille, Morgane, suite à son union avec le duc de Cornouailles. Viviane, grande prêtresse, va cependant réaliser le destin qu'elle a prédit à sa soeur avec l'aide de Merlin. A la mort du duc de Cornouailles, Ygerne et Uther Pendragon s'unissent et donnent naissance à l'enfant tant désiré, Arthur. Quelques années plus tard, Morgane est emmenée par Viviane sur l'île d'Avalon afin de devenir prêtresse tandis qu'Arthur est élevé par Merlin pour se préparer à son futur destin de Haut Roi...
PS : J'ai pour projet de regarder la série télévisée Les Brumes d'Avalon de Uli Edel (avec Angelica Huston et Julianna Margulies) qui date de 2001. Je vous donnerai mon avis.
J'ai donc regardé la version télévisée des brumes d'Avalon : c'est très bien, et assez fidèle au livre. je vous le conseille !
28 août 2007
L'Historienne et Drakula - E.Kostova
J'ai lu ce livre il y a un an...je l'ai fini un soir, tard, parce que je voulais à tout prix connaître la fin...et bien j'ai eu la chair de poule pendant toute la nuit. Bram Stoker a bien vu en choisissant le brouillard et les pierres grises des Carpates pour planter le décor de son roman effrayant sur Vlad Tepes (Tepes signifie l'Empaleur), autrement dit Dracula. Tout est réuni pour vous glacer le sang (l'expression est-elle appropriée pour cette histoire de vampires ?), et Elizabeth Kostova l'a bien compris : celle-ci n'hésite pas à réunir tous les éléments effrayants de la légende pour faire "revivre" un Drakula d'épouvante dans son roman en deux tomes.
En 1972, dans une vieille maison d’Amsterdam, une adolescente explore la bibliothèque de son père et tombe par hasard sur un vieux livre relié de cuir d’où dépassent des feuillets jaunis. Toutes les pages de l’ouvrage sont vierges, à l’exception d’une affreuse gravure de dragon dont les ailes déployées semblent protéger une étrange inscription : « DRAKULYA ». Pour tromper sa solitude, la jeune fille a la curiosité de déplier l’un des feuillets. Il s’agit d’une lettre et elle s’ouvre ainsi : « Cher et infortuné successeur… » Son univers vient de basculer… Petit à petit, elle va en effet découvrir les secrets de jeunesse de son père ainsi que le destin mystérieux de sa mère disparue. Elle va surtout comprendre que tous deux sont liés à l’existence d’une puissance maléfique jaillie tout droit des profondeurs de l’Histoire. Deux générations d’historiens ont en effet déjà risqué leur réputation, leur équilibre mental et leur vie à tenter d’élucider la fin tragique et mystérieuse de Vlad III de Valachie, dit Vlad l’Empaleur ou encore Dracula. Ce que la jeune fille ignore encore, c’est qu’à son tour, et au prix d’une plongée aussi angoissante que vertigineuse dans le passé de ses parents, elle va devoir emprunter les traces de ses prédécesseurs et tenter de résoudre cette énigme maléfique. Dès lors, de villes en villes, de monastères en bibliothèques, de salles d’archives en cryptes abandonnées, la quête se transforme en traque, et lentement, une vérité se dégage de la légende, plus terrifiante encore. La source du mal aurait-t-elle traversé les âges ?
Elizabeth Kostova conçoit un roman très très bien ficellé, où se mêlent toutes sortes de formes de récit : lettres, journaux intimes, conversations rapportées, récits dans le récit. Ces derniers s'entrecroisent dans une subtile mise en abyme. Jamais l'on ne se perd, et c'est le meilleur indicateur de la qualité de ce roman. Avis aux amateurs ! " Ce roman va vous vampiriser. C’est une histoire impossible à laquelle on croit malgré soi. " LE PARISIEN
Résumé :
27 août 2007
Les moines au Moyen-Age
Cet article est inspiré du chapitre « Les moines au Moyen-Age » de Giovanni Miccoli, extrait de l'ouvrage conduit pas Jacques Le Goff, l'Homme médiéval.
Les monastères et prieurés (clunisiens, cisterciens, chartreux…) qui au XIIème siècle peuplaient les campagnes de l’Europe par milliers se sont réduits, aujourd’hui, à quelques centaines dans le monde entier. Ce déclin indiscutable est le fait de plusieurs phénomènes conjugués : la réforme luthérienne qui a entraîné la fermeture de nombreux monastères dans les régions de l’Europe centrale et septentrionale, la Révolution française qui, par sa célèbre Constitution civile du Clergé a exigé la dissolution des communautés monastiques, ou encore la politique de Rome elle-même qui a trouvé à s’appuyer sur d’autres instruments d’intervention plus souples que le monachisme.
Mais avant le XVe siècle – siècle au cours duquel le monachisme n’est plus que l’ombre de ce qu’il avait été – la prépondérance des moines, même dans la société séculaire, est indiscutable. Il est question, dans cet article, de s’interroger sur cette domination spirituelle et morale, puis sur son progressif déclin. C’est Jean Cassien qui, au Ve siècle, donne une synthèse des origines monastiques : A Jérusalem, au temps des apôtres, la foule entière des croyants vivait unie et mettait tout en commun. Les possesseurs de terres ou de maisons les vendaient, et les bénéfices étaient ensuite distribués selon les besoins de chacun. Toute l’Eglise était alors tels que sont les quelques individus des couvents. Mais après la mort des apôtres, certains préférèrent conserver tous leurs biens, tout en confessant leur foi dans le Christ. Les autres, respectant la vieille tradition, s’installèrent dans les faubourgs, fuyant la vie plus relâchée des villes. L’expérience monastique était alors, dès le départ, considérée comme la continuité même d’un christianisme pur et parfait, celui des apôtres (célibat, ascèse, renoncement à la propriété privée et mise en commun des biens). Le monachisme détenait ainsi la propriété exclusive du christianisme authentique, ce qui s’inscrivait dès les origines dans une logique d’aristocratie élitaire.
De plus en plus encadrées par des règles, et toutes sous la gouverne d’un supérieur hiérarchique, les nouvelles fondations monastiques fleurirent au IVe et Ve siècle. Le monastère devenait ainsi un monde à part, autosuffisant, réglé, et havre de tranquillité dans un monde hostile et dangereux. Les moines eux-mêmes étaient devenus des modèles exemplaires, ce que dénotaient la conservation de leurs reliques et le culte rendus aux lieux qu’ils avaient visités. Les monastères devenaient des lieux de vie sainte, et étaient réellement vénérés.
Cela ne fut bien sûr pas sans incidence sur la fonction des monastères dans la société : dès le VIe siècle, les rois et les puissants s’y intéressèrent de très près, comprenant qu’ils pouvaient s’en servir pour arriver à leurs fins, c’est-à-dire asseoir leur pouvoir. Le meilleur exemple était l’abbaye de Saint-Denis, fondée en 650 sur ordre de Dagobert. Cette grande vague de création monastique sous parrainage vit son apogée sous l’hégémonie carolingienne : avec Charlemagne, la fondation d’un monastère devenait une prérogative royale ou impériale, et les moines devaient impérativement prier pour la réussite du mécène. Mais la crise qui toucha les constructions des politiques carolingiennes et les destructions de monastères infligées par les Sarrasins, les Hongrois et les Normands, obligèrent les générations monastiques suivantes à ancrer de nouveau leur hégémonie, sans pour autant abandonner la ligne tracée par leurs ancêtres. Pour autant, ce nouveau monachisme fut beaucoup plus organisé, et beaucoup plus conscient de ses capacités d’intervention dans les affaires politiques et sociales…
À partir du Xe siècle, les monastères furent considérés par les puissants comme des centres privilégiés afin de renforcer leur pouvoir politique. Mais très vite, la conscience se fait jour d’un déclin progressif de la discipline monastique provoqué par la subordination des monastères aux pouvoirs et aux intérêts qui l’entourent. Ce sont d’ailleurs ces mêmes pouvoirs et intérêts qui le font exister, là est tout le paradoxe. Afin de se protéger de cette mainmise, les monastères ont eu tendance à se coaliser : c’est le cas de l’abbaye de Cluny, qui regroupait une centaine de monastères dans tout l’Occident et devint, entre le XIe et le XIIe siècle, la congrégation religieuse la plus importante et la plus influente de la chrétienté.
Malgré cet instinct de survie, les monastères n’ont pu échapper aux formes et moyens qui permettaient aux rois et aux grands seigneurs d’établir un lien étroit avec le cloître : d’abord et avant tout, l’habitude de revêtir l’habit monastique à l’approche de la mort montrait la recherche de garanties pour leur destin dans l’au-delà par la sépulture monastique et les prières des moines ; ensuite et enfin, la pratique des donations aux monastères. Par exemple, Alphonse, roi de Castille, avait abondamment couvert de bénéfices la congrégation de Cluny, et dans l’église dédiée à saint Pierre et à saint Paul, construite grâce à ses donations, on lui concédait un des plus importants autels, où une messe quotidienne demandait son salut éternel.
Ainsi, le monastère donnait des garanties pour l’au-delà, mais aussi des avantages concrets que l’on pouvait obtenir dès ce monde-ci…Nombreux étaient les moines qui ont occupé des fonctions de conseillers et de médiateurs (Désiré de Monte-Cassino, Suger de Saint-Denis, Pierre le Vénérable). Les moines avaient un prestige, une autorité, un pouvoir de décision, et ils inspiraient la fascination en raison de leur force d’introspection et d’analyse qui les rendaient supérieurs aux autres. Ils étaient des tableaux éloquents d’agilité mentale, de subtilité d’interprétation et de perspicacité de vue. Pour conclure, les caractéristiques fondamentales de la présence monastique par rapport aux pouvoirs du siècle étaient leur œuvre de médiation, de pacification et d’orientation. Cela ne veut pourtant pas dire que ces moines n’étaient pas engagés, et que leur participation aux grands événements se résumait à un arbitrage : les monastères étaient souvent des pions décisifs dans les luttes pour la redistribution du pouvoir.
Pourtant, le système monastique a traversé une phase de crise sévère dès le XIVe siècle : d’abord, alors que l’emblème du choix monastique était la « pauvreté volontaire », les monastères étaient bien loin d’être pauvres – le prouvait l’opulence de leurs églises. En outre, tout porte à croire que l’abandon de la société profane était une vocation. Pourtant, nous ne devons par nous tromper sur le concept de « vocation » : ce qui était pour quelques uns un choix volontaire et mûrement réfléchi était pour la majeure partie l’engagement sur une voie tracée par d’autres. Par exemple, c’était une habitude des nobles et des chevaliers de confier leurs enfants au monastère pour un long apprentissage éducatif…et il arrivait souvent que ceux-ci soient accablés de chagrins et de tentations.
Si l’exceptionnelle expansion monastique a eu certaines motivations, comme de mettre un frein à la croissance démographique, trop importante par rapport aux ressources disponibles, mais aussi de se racheter de ses péchés et de s’assurer une existence correcte dans l’au-delà, des lézardes étaient déjà visibles dès le Xe siècle. D’abord, les monastères avaient tendance à accaparer l’incarnation de la perfection chrétienne ; ensuite, le système monastique s’organisait de lui-même, ce qui l’a conduit à la découverte de la mission. Ainsi, les moines sont sortis des monastères pour avoir une vie plus active, une vie de pauvres parmi les pauvres. Ce fut le cas de Saint François d’Assise.
Pour conclure, si les moines et les monastères ont été, par la suite, réduits à un rôle de moins en moins central, la spiritualité qu’ils avaient élaborée aux cours des siècles de leur hégémonie a laissé un héritage décisif : la persistance dans les différentes formes de vie religieuse de l’exigence de s’organiser selon une « règle » fondée sur l’obéissance, d’une communauté de bien, d’un ascétisme discipliné etc.
26 août 2007
La Navy au XVIIIe siècle
Le HMS Victory, navire de ligne de 100 canons, armé en 1765 et ayant servi pendant la guerre d'indépendance américaine.
Au XVIIIe siècle, l’Angleterre devient maîtresse des mers et maîtresse d’une économie-monde européenne qui s’étend sur tous les océans et particulièrement sur l’océan Atlantique. Cette puissance est indissociable d’une politique navale développée grâce à un Etat fort et militarisé : Adam Smith, grand économiste anglais du XVIIIe siècle, place d’ailleurs au premier rang les dépenses de l’Etat afin d’entretenir une armée et les considère comme source de progrès. Cette force militaire, pour les Anglais, c’est la Royal Navy.
La Navy constitue la première flotte permanente britannique fondée par le roi Henry VIII pour contrer la menace écossaise – alors alliée française – dans la première moitié du XVIe siècle. Le monarque avait, dès 1546, fondé un conseil de la marine afin d’en gérer les structures : le Navy Board.
Il s’agira d’abord de comprendre pourquoi la Navy a acquis une telle place en Angleterre et de voir quels en sont les traits généraux; puis, il s’agira de présenter les chantiers et arsenaux de la Navy, afin de cerner leur technique très originale de production navale ; enfin, nous nous intéresserons aux membres constitutifs de la Navy, les officiers mais aussi les matelots qui sont fondamentaux afin de justifier la toute puissance de cette flotte, mais aussi parfois les tensions qui y règnent.
C’est en 1688, au moment où est déclarée une seconde Guerre de Cent Ans introduite par la guerre de la Ligue d’Augsbourg, que l’Angleterre engage de profondes réformes militaires et fiscales afin de développer un Etat militaire capable de tenir tête à la France. Si le développement d’une armée terrestre est en question, c’est la Navy qui l’emporte pour une raison profondément pragmatique : les Anglais se savent bien incapables de mettre sur pied une armée terrestre susceptible d’égaler, voire de surpasser, des armées continentales telles que les armées prussiennes ou même françaises. L’Angleterre mise donc sur son insularité afin de protéger son commerce et de dissuader toutes tentatives d’invasions.
Entre 1680 et 1780, la Navy triple de taille et le Premier Lord de l’Amirauté, à la tête de l’administration navale, devient un personnage essentiel du gouvernement du XVIIIe siècle, en liaison étroite avec le Premier ministre. Même si l’organisation de la Navy est complexe (il faut par exemple trois signatures pour avaliser une décision du bureau), la flexibilité est bien réelle et deux commissaires arrivant de Londres peuvent suffire à reconstituer une sorte de Navy Board sur le terrain, ce qui est bien sûr inimaginable dans la Royale française. Si la Navy est très impliquée dans la guerre d’escadre, elle sait aussi s’adonner à d’autres stratégies navales comme la guerre de course afin de piller les navires marchands ennemis, et particulièrement français.
Si cette dernière stratégie peut rapporter gros, la Navy reste cependant très coûteuse : bien que le personnel reste moins nombreux que celui de l’armée (pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, l’armée britannique comptait 76 000 membres et la Navy 40 000), les dépenses en faveur de la Navy restent supérieures (un marin coûte plus cher qu’un soldat et l’Angleterre fait des aménagements très importants). Ces dépenses sont croissantes au cours du XVIIIe siècle : le nombre de marins augmente et celui des tonnages s’accroît, doublant entre 1714 et 1760. Concernant les navires les plus souvent usités par la Navy, la période de 1713 à 1739 voit l’accroissement des grands vaisseaux de ligne lourdement équipés, et c’est grâce à une nouveauté d’inspiration française, la frégate, que la Navy s’allège. En 1748 apparaissent les premiers exemples de ces navires légers et rapides : l’Unicorn et le Lyme. La production navale reste continue tout au long du XVIIIe siècle, mais ces vaisseaux coûtent très cher (un 1er rang, soit 2000 tonneaux, coûte 40 000 £) et leur entretien est aussi très onéreux (13 000 £ tous les 6 mois). Pour remédier au coût élevé du travail, l’Angleterre développe alors un système original mêlant chantiers et arsenaux.
C’est encore à partir de 1688 que la Navy, qui possédait déjà les arsenaux de Portsmouth ou encore de Deptford élargit ses capacités : à Portsmouth sont rajoutés deux nouvelles calles sèches et deux bassins de radoub et à Plymouth est construit un chantier. Ces deux centres, l’un gardant la Manche et l’autre protégeant l’Angleterre par l’Ouest sont les plus importants de la Navy. Celle-ci bénéficie aussi d’un réseau logistique essentiel notamment pendant la Guerre de Sept ans grâce à Port Mahon à Minorque ou Port Royal en Jamaïque. Ces arsenaux sont les plus grandes entreprises anglaises, mais malgré ces phases d’expansion, les capacités ne sont pas suffisantes pour la Navy, qui fait aussi appel aux chantiers privés, plus concurrentiels. En effet, les arsenaux anglais manquent de main-d’œuvre qualifiée, les conditions de travail sont difficiles et les grèves se répètent. La Navy s’en remet alors au privé, surtout à partir de la guerre de Succession d’Autriche. Mais les contraintes sont nombreuses : la nécessité de contrôler ce travail, la régularité des approvisionnements et les finances des contractants…
Ce système mixte, privé et public favorise l’uniformisation du type de navire et les innovations car les constructeurs privés cherchent à abaisser les coûts et rentabiliser leurs contrats. La construction navale anglaise fait partie des quelques secteurs où le gouvernement développe une politique d’innovation proche de celle que connaît la France, tout en faisant jouer la concurrence. La politique du gouvernement en matière navale tient en quelques mots : « La méthode incontournable de la Navy de passer contrat avec les propositions les moins chères », ce qui peut parfois laisser la qualité à désirer. En même temps, le recours croissant aux chantiers privés aboutit à la formalisation. A partir de 1745, tout constructeur, qu’il soit sur un chantier privé ou un arsenal, est obligé de se conformer à un dessin fourni par le Navy Board. Ce système original est ce qui fait, en partie, la spécificité de la marine anglaise, notamment par rapport au système de construction navale français. L’une des autres grandes différences concerne le personnel au service de cette Navy, particulièrement les officiers.
L’équipage sur un vaisseau de la Navy constitue un monde complexe dans lequel la place de chacun est définie par une partition essentielle, celle des grades, qui épouse ou non l’appartenance à la noblesse (ce qui est bien différent de ce qui se passe en France). Nicholas Rodger définit cette hiérarchie :
- les officiers aux grades les plus prestigieux, le plus souvent nobles, les « commissioned officers » (officiers pourvus de commissions) qui peuvent devenir amiraux et commandants-en-chef, eux-mêmes relayés par les chef d’escadres ou « commodores »;
- les officiers détenant un mandat, le plus souvent roturiers, les « warrant officers » (dont font partie les maîtres d’équipage ou masters, les chirurgiens, intendants, canonniers…) ;
- les officiers inférieurs comme les armuriers ;
Le fait qu’il n’y ait pas de restriction à l’accès au grade d’officier pour les roturiers, contrairement à la Marine française, permet la formation d’un groupe plus nombreux (plus du double de l’effectif français à la fin du XVIIIe siècle). Ces officiers sont formés d’une manière toujours orientée vers la pratique, ouverte sur les mathématiques et la navigation. Le candidat officier, pour être admis à l’examen, passe devant une commission qui lui fait passer un oral de navigation, et doit pouvoir justifier de six ans de mer dont deux sur des bâtiments de la Navy. Le trait essentiel de cette hiérarchie est que la compétence et les perspectives de carrière (l’ascension sociale est commune dans la Navy) forment un corps d’officiers de grande qualité. En outre, Navy et flotte commerciale s’interpénètrent, laissant aux officiers la possibilité d’enrichir leur expérience en temps de paix.
- le capitaine qui commande le reste de l’équipage et qui se situe, dans la hiérarchie, après le commodore ;
- le reste de l’équipage, divisé *en hommes de quart qui ont une vie rythmée comme les officiers (les « petty officers » comme les timoniers, et les matelots en général),
*en serviteurs, en fait des apprentis protégés des officiers.
En temps de guerre, la mobilisation anglaise afin de gonfler les effectifs de la Navy est lente : alors que la France a adopté le système des classes (c’est-à-dire la conscription), la Navy, elle, choisit la presse ou press gang qui sème la terreur dans les quartiers populaires de Londres et des grands ports. Les marins ainsi « recrutés » sont peu payés par la Navy et les commandants de bord n’hésitent pas à retenir leurs salaires pendant plusieurs années pour dissuader les désertions. Les mutineries sont en conséquences courantes sur les vaisseaux (en tout cas, elles sont beaucoup plus nombreuses que dans la marine française). Markus Rediker fait du navire de la Navy un espace de tensions : le capitaine dispose notamment de tout un arsenal d’instruments pour procéder aux punitions, les hommes sont rationnés et la brutalité est quotidienne. Le film Les Révoltés du Bounty (1961) qui se déroule entre Tahiti et la Jamaïque illustre les maltraitances supportées par certains équipages dans la Royal Navy.
Le système de la presse, ainsi que les tensions qui peuvent en résulter, sont sans doute les plus grosses faiblesses de la flotte anglaise. La mobilisation est si lente que la Navy doit avoir recours aux navires stationnaires (équipés en permanence dans les ports) et le manque de volontariat, en plus des maltraitances supportées par les matelots, est facteur de conflits. En revanche, ce système permet à la Navy de mobiliser des effectifs plus nombreux que la Royale. En 1790, l’Angleterre peut mobiliser 100 000 hommes, la France 78 000.
Les différences entre la marine anglaise et la marine française sont grandes : malgré ses faiblesses, c’est la Navy qui s’est imposée au cours du XVIIIe siècle et c’est même elle qui est la cause et l’inspiratrice des grandes mutations de la Royale. Pour conclure, il est intéressant de faire le parallèle entre les deux grandes marines rivales.
Après la Guerre de Sept Ans, la marine française est défaite et dans un état lamentable, le duc de Choiseul propose alors une réforme à partir des deux ordonnances de 1764 et 1765, puis le maréchal de Castries propose le code Castries une quinzaine d’années plus tard. Les réformes engagées indiquent clairement que les deux secrétaires d’Etat à la Marine se sont très largement inspirés de l’organisation de la Royal Navy, considérant certainement qu’elle était à l’origine de son succès. Grâce à elles, les grands inconvénients de la Royale française se résorbent progressivement à la fin du XVIIIe siècle : il est décidé d’ouvrir le corps de la Marine à des officiers d’origines sociales diverses, de donner à ces derniers une plus grande marge de manœuvre sur le terrain, de les former de manière non plus seulement théorique mais aussi pratique. Enfin, en 1791, la Révolution finit de réformer la marine française d’Ancien Régime en fusionnant marine militaire et marine de commerce, la carrière militaire est ainsi ouverte aux marins de la marine marchande. Tout cela n’est pas sans ressemblance avec ce qui a pu être présenté précédemment pour caractériser la Navy et il est difficile de croire au hasard.
25 août 2007
Les esclaves en Grèce au Ve siècle
L’esclavage, propriété et exploitation d’un individu au titre d’objet cessible et négociable, est considéré aujourd’hui en France comme un crime contre l’humanité. Afin de traiter ce sujet, il nous est donc indispensable de quitter notre époque actuelle et nos préjugés contemporains afin de comprendre la nature de cette pratique dans le monde grec du Ve siècle. En effet, l’esclavage en Grèce antique, et plus particulièrement dans la cité d’Athènes, soulève de multiples débats dans les rangs des historiens, et nous apparaît comme ne pouvant aller de pair avec ce que nous considérons comme le berceau de notre démocratie. Pourtant, afin d’étudier la question, il nous faut nous « mettre dans la peau d’un Grec » comme le dit Jean-Pierre Vernant dans L’Homme grec.
Afin d’envisager la condition d’esclave dans le monde hellénistique de l’âge classique, il suffit de puiser ses sources dans les écrits des grands intellectuels de l’époque. Ces derniers mentionnent couramment les esclaves, ce qui dénote la banalité de cette pratique. Citons Aristophane dans le Ploutos qui dépeint les paysans pauvres comme propriétaires de plusieurs esclaves, citons encore Thucydide qui considère dans la Guerre du Péloponnèse que l’île de Chios compte, proportionnellement à sa population, le plus grand nombre d’esclaves de toute la Grèce. Citons enfin Xénophon qui, dans l’Economique, rapporte la discussion de Socrate avec Critobule, ce dernier y affirmant que les ennemis sont un bien pour qui sait les rendre utiles. Cependant, une limite à ces multiples sources apparaît d’évidence : si les esclaves sont souvent mentionnés, aucun auteur ne s’attarde spécifiquement sur le sujet, il s’agit donc d’une documentation disparate et fragmentaire. En revanche, tous s’accordent pour entendre par esclavage la possession d’un corps identifié à une force de travail. Ce fait majeur oppose irrémédiablement les esclaves aux hommes libres, fussent-ils de misérables thètes. Mais le terme n’est pas exempt de complexité : il est l’objet d’une définition binaire - l’esclave est soit esclave marchandise, soit membre d’un groupe indépendant voué à l’esclavage – et d’une terminologie plurielle. L’esclave est le sôma ou corps, donc une chose ; le andrapodon qui désigne un homme-butin de guerre ; le doûlos en tant qu’opposé au citoyen libre, le politès ; ou enfin, le barbaros ou étranger qui s’oppose au Grec.
Ainsi, la terminologie porte à croire que le citoyen libre grec s’oppose à l’esclave étranger dans la Grèce classique. Pourtant, les esclaves ne seraient-ils pas étroitement liés à cette liberté typiquement grecque du citoyen ? Ne peut-on pas considérer l’esclave en Grèce, même s’il est barbare, comme un garant de ce qui fait l’un des piliers de l’identité grecque classique : la citoyenneté ?
Il s’agira d’abord de montrer que les esclaves permettent une affirmation identitaire de la cité et que l’esclavage en est un moyen structurant ; nous verrons ensuite que les esclaves sont des êtres liés à la personne du citoyen et qu’ils sont indispensables à sa citoyenneté ; enfin, nous nous interrogerons sur l’émancipation des esclaves dans le cadre de la cité grecque.
Nous utiliserons comme illustrations essentielles les esclave-marchandises d’Athènes et les paysans dépendants de Sparte, car l’analyse est facilitée par une meilleure connaissance historique de ces cités. Il ne faut cependant pas oublier que l’ensemble des cités grecques s’adonnait à l’esclavage : les Thessaliens par exemple exploitaient les pénestes dont le statut était comparable à celui des hilotes, il y avait aussi les gymnètes d’Argos etc. Cependant, nos connaissances au sujet de la main-d’œuvre servile des autres cités sont trop hypothétiques pour y fonder un véritable raisonnement.
1. Les esclaves permettent une affirmation identitaire de la cité grecque
1.1. Des esclaves barbares, des citoyens grecs ?
A l’époque classique qui nous intéresse, le terme barbare, qui signifie étranger en grec, servait à désigner l’esclave[1]. Cette barbarisation des esclaves qui ne parlent pas le grec, qui sont issus d’un monde politiquement et culturellement autre, s’est tout particulièrement construite dans la tragédie comme l’antithèse du monde des cités, et plus particulièrement de la cité d’Athènes. Elle accentuait le rejet et naturalisait la subordination comme le montre les dires du poète tragique Euripide (480-405), qui annoncait dans Hélène que tous les Perses étaient esclaves sauf un : le Grand Roi. A l’opposé, Eschyle valorisait les Grecs dans Les Perses, en les considérant comme n’étant ni esclaves, ni sujets de personne. L’opposition apparaît nettement : le Perse, l’étranger, est un esclave et pouvait être, en conséquence, voué à l’esclavage. Cette confusion entre esclave et étranger a, en outre, été largement influencée par la provenance des esclaves : le plus souvent, ces derniers étaient des Thraces et des Scythes vendus sur des marchés prévus à cet effet. L’esclave est donc bel et bien un barbare.
Mais cette synonymie apparaît de plus en plus comme un amalgame lorsque l’on s’interroge sur les autres filières d’approvisionnement en esclaves : en effet, les esclaves pouvaient être achetés à Ephèse par exemple (l’un des hauts lieus du commerce esclavagiste) après avoir été vendus par leurs congénères barbares aux marchands d’esclaves grecs[2]. Mais les prisonniers de guerre pouvaient eux aussi être réduits en esclavage comme les 20 000 prisonniers après la bataille de l’Eurymédon. La « grécité » des individus selon le terme d’Hérodote ne gênait semble-t-il pas les asservissements, celui des membres de la ligue de Délos à l’arche athénien en étaient le meilleur exemple. C’est le cas des habitants de Skyros, réduits en esclavage en 476. En outre, la piraterie était aussi un grand fournisseur d’esclaves et ces derniers, souvent hauts personnages grecs enlevés en échange d’une rançon, étaient revendus en tant qu’esclaves si cette rançon n’était pas payée. Or, l’achat dépossède l’esclave de son statut antérieur : s’il était citoyen grec, il perdait donc cette qualité.
Le rapprochement entre esclave et barbare apparaît donc comme un abus de langage s’il est généralisé : pour l’opinion publique grecque, les hilotes étaient des Grecs, et non des Barbares[3]. Il semble que cela ait pourtant largement servi à renforcer une identité de la cité comme totalement grecque, ou en tout cas à affirmer l’appartenance du citoyen libre à la Grèce, par opposition à l’étranger esclave. Ainsi, à sa manière, l’esclave structure la cité, permet l’affirmation de son identité.
1.2. L’esclave comme permettant la structuration de la cité
L’esclave apparaissait, par son rôle d’exclu, comme un moyen de structurer la cité. Il était à l’écart de toute la vie de la polis, mais c’était cette mise à l’écart qui permettait la valorisation de ceux qui y participaient. L’esclave ne pouvait avoir recours à une autorité légale, ne pouvait pénétrer dans les lieux publics majeurs comme les palestres (lieux où se pratiquait la lutte) pour les hommes, les sanctuaires de Déméter pour les femmes. A ces interdictions venaient s’articuler d’autres formes de régulation sociale et spatiale : l’hérôon de Thésée était institué comme lieu officiel d’asile pour les esclaves fugitifs. La protection du héros poliade est le signe visible de l’accentuation du contrôle de la cité d’Athènes sur la population servile. La cité pouvait aussi commander les esclaves, notamment ceux qui travaillaient dans les mines argentifères du Laurion (ils étaient loués par la cité à leur propriétaire), ou encore ceux qui travaillaient spécifiquement pour la collectivité, l’esclave public ou dèmosios.
Les esclaves étaient intégrés dans la hiérarchie de la cité : c’était vrai à Athènes où ils se trouvaient au bas de la pyramide sociale, avec les étrangers et les femmes ; c’était aussi vrai à Sparte, société extrêmement stratifiée où les hilotes étaient dominés par les Homoioi. Il est intéressant d’estimer le nombre d’esclaves à Athènes et d’hilotes à Sparte : à Athènes, il y aurait eu environ 150 000 esclaves contre 50 000 citoyens. A Sparte, selon Hérodote, les hilotes étaient sept fois plus nombreux que les citoyens. Cette supériorité numérique explique les manœuvres grecques afin de faire intérioriser aux esclaves leur infériorité de nature. Donnons un exemple de ces manœuvres : les coups de fouets donnés par chaque propriétaire spartiate, tous les ans et à chacun de ses esclaves. Cette affirmation structurelle et hiérarchique correspondait presque à une question de survie.
S’il était à l’écart de la vie politique, religieuse et civique, l’esclave faisait tout de même l’objet d’une législation : à Athènes, tout maître qui maltraitait trop son esclave pouvait être porté devant les tribunaux par un autre citoyen. En outre, le Ve siècle a vu se pérenniser la loi de Dracon qui sanctionnait l’homicide d’esclaves. Ne nous laissons pas aveugler par un possible humanisme athénien : l’esclave était protégé en tant que corps animé simplement parce que l’abîmer aurait nui à son propriétaire, ou parce qu’un excès de violence de la part de ce dernier aurait signifié l’expression de l’hybris. Ainsi, ce genre de législation ne dotait pas l’esclave d’un véritable statut le protégeant, mais garantissait aux propriétaires un dédommagement après la perte d’un bien. L’esclave était donc une propriété du citoyen.
2. Les esclaves étroitement liés au citoyen
2.1. L’esclave propriété du citoyen
La possession d’esclaves n’était pas le privilège des grands domaines qui, dans l’Athènes du Ve siècle par exemple, demeuraient assez rares. La majorité des propriétés faisaient 4 à 5 ha et leur faible productivité en l’absence d’innovations technologiques était compensée par l’intensification du travail de la terre grâce à la main-d’œuvre servile. L’esclave, même hilote, n’était cependant pas que paysan : il s’agissait d’une main-d’œuvre polyvalente. Il est donc difficile de distinguer les esclaves producteurs et les esclaves serviteurs. L’hilote pouvait par exemple travailler au champ, puis servir un jeune spartiate pendant son agogê. L’esclave athénien, lui, pouvait être public, privé, ou loué pour travailler dans les mines.
L’esclave était totalement dépendant de son maître (kurios) : en gardant l’exemple des hilotes, ces derniers travaillaient le kléros (terre) du propriétaire qui leur redistribuait ensuite une rente assurant la survie non seulement du couple mais de toute la famille hilote. L’existence sociale de l’esclave était réduite au lien exclusif qu’il entretenait avec son maître. Le maître exploitait cette force de travail, la châtiant ou la récompensant selon son bon vouloir. Les esclaves étaient dépendants des désirs du maître : ils n’avaient aucune existence sexuelle autonome et il n’existait aucune relation officielle entre les esclaves. En revanche, les rapports sexuels autorisés étaient imposés par le maître. Cela pouvait être une relation homosexuelle de l’éraste libre actif avec un éromène esclave passif, l’inverse faisant l’objet d’une interdiction officielle, ou une relation hétérosexuelle avec le maître, voire la maîtresse. L’esclave était donc chosifié, il était un corps ou sôma. Si les esclaves fugitifs pouvaient être marqués au fer rouge, et les prisonniers, esclaves potentiels, recevoir la marque de la cité (par exemple, à la fin de la guerre de Samos en 440/435, les Athéniens marquèrent les Samiens de la chouette sur le front), l’esclave ne portait pas la marque de son propriétaire. Cela s’explique par l’accélération des activités économiques nécessitant l’interchangeabilité des corps productifs et donc leur anonymat sur le marché. Le propriétaire était en outre responsable de son esclave, il devait par exemple réparer les dommages que celui-ci avait causés. Cette responsabilité liait indéniablement l’esclave à son propriétaire, elle dénote aussi le caractère indispensable de l’esclave pour le citoyen puisqu’il s’engageait à payer pour ses fautes.
2.2. L’esclave fait le citoyen
Si l’esclave était dépendant du citoyen, le citoyen n’avait-il pas besoin de lui afin de s’affirmer comme tel ?
A Sparte, les signes extérieurs qui stigmatisaient l’esclave étaient un moyen de valoriser le citoyen : les hilotes portaient des vêtements dégradants constitués de peaux de bêtes qui marquaient extérieurement leur statut. Il portaient également une coiffure en peau de chien comme l’indique Myron de Priène, le chien symbolisant dans l’imaginaire grec la servitude et la velléité. Lors des syssities, ils devaient s’enivrer afin de faire rire les Homoioi par leurs gestes et paroles burlesques, ce rire était normalisateur et intégrateur pour les Egaux. A Sparte de même qu’à Athènes, les citoyens se reconnaissaient comme tels par leur statut de propriétaire précédemment détaillé. Ils formaient ainsi une communauté qui n’était plus seulement celle des citoyens libres, mais celle des propriétaires. Ils bénéficiaient de temps puisqu’ils n’avaient pas à travailler – la tâche étant effectuée par les esclaves – afin de s’adonner à la vie politique de la cité. La cité vivait donc, matériellement et politiquement, grâce au travail des esclaves. Enfin, les fêtes étaient un dernier moyen de réaffirmer la supériorité de cette communauté : lors du deuxième jour des Anthéstéries à Athènes, le maître offrait du vin à son esclave, lors des Kronia ils participaient ensemble à un banquet rituel. A Sparte, le même procédé d’inversion avait lieu lors des Hyakinthies, les citoyens régalaient leurs hilotes alors que d’ordinaire, c’était le contraire. C’était un excellent moyen d’entériner la stratification sociale.
Les esclaves ne servaient pas qu’à assurer idéologiquement les citoyens de leur supériorité et de leur unicité, ils participaient aussi à l’éducation du citoyen : lors de l’agogê à Sparte, formation indispensable afin d’accéder à la pleine citoyenneté, un hilote accompagnait et servait l’adolescent (les mothônes). Enfin, lors de la kryptie, mise à mort des hilotes par des adolescents la nuit et dans la nature, les adolescents devenaient des hommes accomplis.
Pour finir, les esclaves pouvaient être de véritables garants de la citoyenneté, et si l’esclave était, comme nous l’avons vu, dépendant de son maître, le maître était aussi dépendant de l’esclave. A Athènes, les esclaves assuraient la survie de la cité, de même qu’à Sparte. C’était le cas lors des syssities. Les syssities sont des banquets ayant une valeur religieuse et sociale qui étaient obligatoires pour les citoyens à partir de leurs 20 ans. Ils devaient chacun fournir par an une certaine quantité d’orge, de vin, de fromage et de figues, ainsi que l’équivalent de 2.5 drachmes attiques. Cependant, si un citoyen n’avait pas les moyens de payer cette obole, il se voyait retirer sa citoyenneté. On mesure alors toute l’importance des hilotes ! Cette importance qui leur était donnée a pu leur permettre certaines formes d’émancipations. D’ailleurs quelles sont les modalités d’émancipation des esclaves ?
3. Quand l’esclave s’émancipe…
3.1. Les esclaves défenseurs de la cité…
Les esclaves étaient polyvalents, et ils servaient parfois à sauver la cité. Servir le citoyen, c’était aussi combattre pour sa cause. On se souvient de plusieurs cas à Athènes comme à Sparte où les esclaves ont combattu aux côtés des citoyens : cependant, cet enrôlement n’était que ponctuel à Athènes et n’était envisageable que dans des moments critiques pour la survie de la communauté. C’était le cas à Marathon, pendant l’expédition de Sicile de 415 et celle des îles Arginuses en 406. La place tenue par l’esclave dans les bataillons variait : il pouvait être seulement compagnon d’armes de l’hoplite ou bien rameur comme aux îles Arginuses.
A Sparte, au cours du Ve siècle, la participation des hilotes à la fonction navale et guerrière était plus systématique. Cela se justifie par le nombre décroissant de Homoioi au cours de la période : en 490, Sparte comptait 8 000 Homoioi, en 418, la cité n’en comptait plus que 3 500. Les hilotes étaient armés et nourris par la cité. A la bataille de Platées, en 479, un Spartiate était accompagné par 7 hilotes selon Hérodote. A Platées, les hilotes défendaient et gardaient seulement les citoyens hoplites, mais à partir de 425 sont mentionnés des hilotes hoplites : les 700 envoyés en Thrace sous l’ordre de Brasidas. S’ils restaient très étroitement encadrés par un corps expéditionnaire, la participation aux combats était un moyen privilégié afin de s’assurer un affranchissement.
3.2. … la voie vers l’affranchissement
Continuons au sujet de Sparte, les sources mentionnant dès 421 des hilotes affranchis, les néodamodéis. Ces derniers auraient été affranchis pour fait d’hoplitisme.[4] A Sparte, l’hilote pouvait aussi gagner sa liberté en l’achetant ou en suivant l’agogê. En revanche, jamais il n’atteignait le rang de Homoioi, tout au plus celui de périèque.
A Athènes, les esclaves ne travaillaient pas tous dans les mêmes conditions,le mineur du Laurion ayant des conditions de travail et de vie bien plus pénibles que le serviteur d’un citoyen de l’asty athénienne. Selon certaines sources athéniennes, l’esclave serviteur à Athènes bénéficiait d’une relative indépendance et pouvait mettre de l’argent de côté afin de se racheter. En outre, les esclaves n’étaient pas exclus de toutes les manifestations religieuses d’Athènes : en témoignait leur participation aux mystères. Cette relative autonomie des esclaves athéniens ne les a pourtant pas empêché de souhaiter l’affranchissement ou de fuir (comme l’indiquent les 20 000 esclaves qui se sont enfuis à la fin de la Guerre du Péloponnèse). Cette autonomie est donc toute discutable. A Athènes également, promesse était faite d’affranchir après la participation au combat. Cependant, l’éventuelle promesse de statut de Platéens, proche du statut de citoyen, aux esclaves rameurs des Arginuses en 406 n’a pas été suivi d’effet. Quant au décret de Thrasybule de 403 accordant le droit de cité aux esclaves ayant combattu au Pirée dans les rangs des démocrates, il a été annulé. En outre, même si l’affranchissement avait bien lieu, cette liberté était limitée : l’esclave était loin d’être l’égal du citoyen et était soumis à toutes sortes d’obligations comme de se présenter trois fois par mois au domicile de son ancien maître, ou d’interdictions comme celle de devenir plus riche que son ancien maître.
Cet affranchissement incomplet peut expliquer la tentation des esclaves a se rebeller. Dans le cas du révolte, ils mettaient alors la cité en danger, et remettaient en cause ses fondements, notamment hiérarchiques.
3.3. Les esclaves menaces
Même si les révoltes d’esclaves étaient rares, ce qui s’explique certainement par leur dispersion dans les multiples cités grecques, certaines ont fait trembler les citoyens. C’est le cas à Sparte des différentes révoltes d’Hilotes. Les Egaux, semble-t-il, se déplaçaient toujours avec leur lance, défaisaient chez eux la courroie de leur bouclier de peur qu’un hilote ne s’en empare et s’enfermaient dans leur maison. Thucydide résume ainsi la situation : « car le principe essentiel de la politique des Lacédémoniens à l’égard des hilotes a toujours été principalement dictée par le souci de s’en protéger ». Si selon Edmond Lévy les historiens contestent cette Sparte toujours sur le qui-vive, il est indéniable que les hilotes ont pu se présenter comme une véritable menace. La résistance hilote était plutôt latente, profitant des circonstances favorables pour manifester une conscience commune (ce qui permet à l’historiographie moderne de parler de « classe pour soi » concernant les hilotes).
Les moments privilégiés ont été : Marathon en 490, où les Spartiates arrivèrent en retard, et surtout 464, date du terrible tremblement de terre qui tua, c’est certain, plus d’hilotes que de Homoioi. Mais les hilotes en profitèrent pour faire défection et les Spartiates menèrent un combat acharné. Thucydide détaille le siège du mont Ithômé, notamment grâce à l’aide athénienne. Nous connaissons ensuite la manière peu diplomatique avec laquelle les Spartiates, paranoïaques, congédièrent les Athéniens. La peur des hilotes pouvaient mener à des excès comme l’indique le massacre de 425 : l’affranchissement était promis aux 2000 hilotes qui furent massacrés. Il apparaît donc que si le premier épisode fait bien apparaître un danger hilote, le second tient plus de la psychose que de la véritable menace.
En conclusion, il est clair que l’esclavage est largement ancré dans les mœurs de la Grèce classique, assurant une affirmation identitaire de la cité et du citoyen. Ce rôle de l’esclave, finalement outil au service de la cité et de la citoyenneté, lui permet parfois de s’émanciper jusqu’à remettre lui-même en cause la suprématie citoyenne.
Notre conception est fort éloignée de celle de l’époque classique et il nous est difficile de concevoir que personne n’ait contesté ce qui nous semble aujourd’hui un crime contre l’humanité. Selon Marie-Madeleine Mactoux, les historiens récents ont bien essayé de dresser le sophiste Antiphon contre l’esclavage : mais selon elle, il soulignait au contraire la valeur absolue des différenciations entre citoyen et esclave. On a aussi essayé de faire d’Euripide un adversaire du servage, alors qu’il ne l’a vraisemblablement jamais été. Quant aux comédies, elles ne parviennent à penser une société sans esclave (comme le montre la cité idéale, Coucouville-des-Nuées des Oiseaux d’Aristophane). Dans certains cas, dont celui de l’esclavage, il est bien difficile de « se mettre dans la peau d’un Grec » pour garder l’expression de Jean-Pierre Vernant, et comprendre ne serait-ce que la symbolique qui habite l’esclave : il est le Barbare, l’opposé du citoyen libre, l’affirmation identitaire de ce citoyen, et surtout la propriété de la cité toute entière. L’illustre cette phrase de l’orateur Lysias lorsqu’il cherche à obtenir la condamnation de l’esclave Nicomachos : « Tu regardes la ville comme une propriété, toi qui en es l’esclave. »
[1] Les Grecs n’ont que très peu de considération pour l’étranger, l’époque classique contrastant en cela avec l’époque archaïque, c’est-à-dire pré-guerres médiques. Pendant cette dernière période, la curiosité et la xénia (l’hospitalité) disposaient les Grecs à se montrer accueillants et chaleureux avec les nouveaux venus. Mais après les Guerres médiques, double expression de l’agressivité extérieure, l’étranger est plutôt considéré avec méfiance.
[2] On retiendra la similitude avec le commerce négrier du XVIIIe siècle.
[3] Ces hilotes ont une origine discutée : selon Thucydide, « la plupart des hilotes étaient des descendants des anciens Messéniens réduits au servage [après avoir été vaincus par les Spartiates], ce qui explique que le nom de Messéniens ait été employé pour les désigner tous ». Les hilotes messéniens sont, selon le géographe Strabon, des individus amollis par l’abondance offerte par le paysage, « l’heureuse fertilité (qui) défie toute expression » alors que la culture difficile de la Laconie formait de vaillants et forts Spartiates. Le rapport de supériorité et la réduction en esclavage est ainsi justifié par un déterminisme géographique. La cité grecque s’affirme par l’opposition entre la vaillance de ses citoyens contrairement aux autres catégories sociales, étrangères ou non, considérées comme amollies.
[4] En échange de la participation au combat, les Lacédémoniens promettaient l’affranchissement, comme l’indique cette phrase de Thucydide à l’occasion des événements de Sphactérie : « C’est que les Lacédémoniens avaient invité par de proclamations des volontaires à faire passer dans l’île du blé moulu, du vin, du fromage et tout autre aliment susceptible d’aider à soutenir le siège ; ils avaient fixé pour cela de grandes récompenses d’argent, et promis la liberté à tout hilote qui y parviendrait. » Thucydide ne précise cependant pas si les Spartiates ont tenu leurs promesses.
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